‹ ThéâtreChapitre 20 sur 151 · LAURENT, THÉRÈSE · texte numérisé non relu

LAURENT, THÉRÈSE

Thérèse, restée seule, re^'ient avec lenteur s'asseoir près du feu. Un silence. Laurent, encore en toilette de noces, entre doucement, jerme la porte et s'avance d'un air gêné.

Laurent. — Thérèse, mon cher amour...

Thérèse, le repoussant. — Non, attends, j'ai froid.

Laurent, après un silence. — Enfin, nous voilà seuls, ma Thérèse, loin des autres, libres de nous aimer... La vie est à nous, cette chambre est à nous, et tu es à moi, chère femme, parce que je t'ai conquise, et que tu as bien voulu te donner . (■// cherche à l'embrasser.)

Thérèse, le repoussant. — Non, tout à l'heure, je suis toute fri.ssonnante.

Laurent. — Pauvre ange 1... Donne tes pieds que je les réchauffe dans mes mains. (Il s'age-

(1) Madame Raquin, Thérèse, Suzanne.

nouille devant elle et essaye de lui prendre les pieds, quelle retire.) C'est que l'heure est venue, vois-tu. Rappelle-toi. Il y a un an que nous attendons, un an que nous travaillons à cette nuit d'amour. Il nous la faut, n'est-ce pas? pour nous payer toute notre prudence et tout ce que tu sais, nos souffrances, nos angoisses...

Thérèse. — Je me rappelle... Ne reste pas là. Assieds-toi un instant. Nous causerons.

Laurent, se relevant — Pourquoi tremblestu? J'ai fermé la porte, et je suis ton mari... Jadis, quand tu venais, tu ne tremblais pas, tu riais, tu parlais haut, au risque de nous faire surprendre. Maintenant, tu parles à voix basse, comme si quelqu'un nous écoutait derrière ces murs... Va, nous pouvons élever la voix et rire, et nous aimer. C'estnotranuitdenoces, personne ne viendra.

Thérèse, avec épouvante. — Ne dis pas cela, ne dis pas cela... Tu es plus pâle que moi, Laurent, et ta langue balbutie à dire ces choses. Ne fais pas le brave. Attends que nous osions, pour nous embrasser... Tu as peur d'avoir l'air d'un imbécile, n'est-ce pas? en ne me prenant pas un baiser. Tu es un enfant. Nous ne sommes pas des mariés comme les autres... Assieds-toi. Causons. (// passe derrière elle, s'accoude à la cheminée, pendant qu'elle reprend d'un autre ton de voix, familier et indifférent.) Il a fait beaucoup de vent aujourd'hui.

Laurent. — Un vent très froid. Il s'est un peu calmé, l'après-midi.

Thérèse. — Oui, il y avait des toilettes sur les boulevards... N'importe, les abricotiers feront bien de ne pas se presser de fleurir.

Laurent. — Les coups de gelée, en mars, sont très mauvais pour les arbres fruitiers. A Vernon, tu dois te souvenir... (Il s'arrête. Tous deux rêvent un instant.)

Thérèse, à voix basse. — A Vernon, c'était l'enfance... (Reprenant son ton de voix familier et indifférent.) Mets donc une bûche au feu. II commence à faire bon, ici... Crois-tu qu'il soit quatre heures?

Laurent, regardant la pendule. — Non, pas encore. (Il passe à gauche et va s'asseoir à l'autre bout de la pièce.)

Thérèse. — C'est étonnant, la nuit est longue... Est-ce que tu es comme moi? Je n'aime guère aller en fiacre. Rien n'est plus stupide que de rouler pendant des heures. Ça m'endort... Je déteste aussi manger au restaurant.

Laurent. — On n'y est jamais aussi bien que chez soi.

Thérèse. — A la campagne, je ne dis pas.

Laurent. — On mange d'excellentes choses, à la campagne... Tu te rappelles, les guinguettes, au bord de l'eau... (//se /èfe.)

Thérèse, se levant brusquement, d'une voix rude. — Tais-toi ! Pourquoi lâches-tu les souvenirs? Je les écoute malgré moi battre dans ta tête et dans la mienne, et la cruelle histoire se déroule... Non. ne disons plus rien, ne pensons plus. Sous les mots que tu prononces, j'en entends d'autres; j'entends ce que tu penses et ce que tu ne dis pas... N'est-ce pas? tu en étais à l'accident? Tais-toi ; (Un silence.)

Laurent. — Thérèse, parle, je t'en conjure. Ce silence est trop lourd. Parle-moi...

Thérèse, allant s'asseoir à droite, les mains

sercéM aux tempes. — Ferme les yeux, tâche 1 île laiiHanlir. ,. i j i

l.irBEXT. — Non, j ai besoin cl entendre le son (l.- ta voix. Dis-moi quelque chose, ce que tu vnudras, comme tout à l'heure, que le temps fst niiun ais, que la nuit est longue... j

Thérèse. — Je pense (luand même, je ne nuis pas ne p;is penser. Tu as raison, le silence est mau vais.e t les mots me jailliraion t des lèvres.. . ; lEs.-nyant de sourire, d'une voix gaie.) La mairie était toute froide, ce matin. J"avais les pieds i iflai es. Mais je me les suis réchauffés sur un ca- 1 lorifère, à l'église. Tu l'as vu, le calorifère? 11 était , prés de l'endroit où nous nous sommes mis a j

genoux. , ^ . . 1 . •

L.WBENT. — Parfaitement... Grivet est reste | planté dessus pendant toute la cérémonie. Il avait un air de jubilation, ce diable de Grivet ! il était fort drôle, n'est-ce pas? (Ils se forcent tous les deux pour rire.)

Thérèse. — L'église était un peu noire, a cause du temps. As-tu remarqué la dentelle de la nappe de l'autel? C'est de la dentelle à dix I francs le mètre, au moins. Je n'en ai pas de si belle dans mon magasin... Des odeurs d'encens traînaient, si douces qu'elles me faisaient mal... ' J'ai cru d'abord que nous étions seuls, au fond de cette grande église vide, et cela me plaisait. (Sa voix s'assombrit peu à peu.) Puis, des voix ont chanté. Tu as dû remarquer, dans une chapelle, de l'autre côté de la nef...?

L.^VBEST, hésitant. — J'ai aperçu du monde avec des cierges, je crois.

Thérèse, prise d'une terreur croissante. — C'était un enterrement. Quand je levais les yeux, j'avais en face de moi le drap noir, avec la grande croix blanche... (Elle se lève et recule lenictnent.) La bière a passé près de nous. Je l'ai regardée. Une pauvre bière, courte, étroite, toute mesquine; quelque misérable mort, souffreteux et malingre... (Elle est arrivée près de Laurent et se heurte ù son épaule. Ils tressaillent tous les deux. Puis, elle reprend, d'une voix basse et ardente.)Tu l'as vu à la Morgue, loi, Laurent? Lai-rent. — Oui.

Thérèse. — Paraissait-il avoir beaucou|) souffert?

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