‹ ThéâtreChapitre 26 sur 151 · I.ArREKT. — Oui, c'est ta faute · texte numérisé non relu

I.ArREKT. — Oui, c'est ta faute

Thérèse. — Laisse donc : Je ne suis'pas une imbécile I Crois-tli que je ne le connaisse pas? Tu as toujours spéculé. Quand tu m'as prise pour maîtresse, c'était que je ne te coiltais rien... Tu n'oses me démentir... Oh I vois-tu, je te hais !

Laurent. — Est-ce moi ou toi, en ce moment, qui cherche une querelle?

Thérèse. — Je le hais !... Tu as tué Camille !

Laurent, se levant et se rasseyant. — Tais-toi toi !... {Montrant madame Ragum.) Tout à l'heure, tu me disais de me taire devant elle. Ne me force pas à te rappeler les faits, h raconter une fois de plus toute la vérité en sa présence.

Thérèse. — Eh ! qu'elle entende, qu'elle souffre ! Est-ce que je ne souffre pas, moi?... La vérité est que tu as tué Camille.

Laurent. — Tu mens, avoue que tu mens... Si je l'ai jeté à la rivière, c'est que tu m'as poussé à ce meurtre.

Thérèse. — Moi, moi ".

Laurent. — C)ni, toi; ne fais pas l'ignorante, ne me force pas h te faire confesser les choses de furi •■... J'ai besoin que tu avoues ton crime, que tu ;ir( f-pies ta part de complicité. Cela me tranquiillsi- il me soulage.

Thérèse. — Mais ce n'est pas moi qui ai tué Camilli-.

Laurent. — Si, mille fois si 1... Tu étais au l)'«rd de l'eau, et je t'ai dit tout bas : « Je vais le jeter à ht rivière. » AJor.s. lu as consenti, tu es entrée dans la barque... Tu vois bien que tu l'as tué avi'c moi.

Thérèse. — Ce n'est pas vrai... J'étais folle,

je ne sais j)lus ce que j'ai fait, je n'ai jamais voulu le tuer

Laurent. — Et, au milieu de la Seine, quand j'ai fait chavirer la barque, est-ce que je ne t'ai pas avertie?... Tu t'es cramponnée à mon cou. tu l'as laissé se noyer comme un chien.

Thérèse. — Ce n'est pas vrai, c'est toi qui l'as tué !

■ Laurent. — Et. dans le fiacre, quand nous sommes revenus, est-ce que tu n'as pas mis ta main dans la mienne? Ta main me brûlait jusqu'au cœur.

Thérèse. — C'est toi qui l'as tué :

Laurent. — Elle ne se souvient plus, elle fait exprès de ne plus se souvenir... Tu m'as grisé de tes caresses, ici, dans cette chambre, "tu m'as poussé contre ton mari, tu voulais qu'on t'en débarrassât. II te déplaisait, il grelottait la fièvre, disais-tu... 11 y a trois ans, est-ce que je pensais à tout cela, moi? Est-ce que j'étais un coquin? Je vivais en honnête homme, je ne faisais de mal à personne... Je n'aurais pas écrasé une mouche.

Thérèse. — C'est toi qui l'as tué :

Laurent. — Deux fois tu as fait de moi une brute cruelle... J'étais prudent, j'étais paisible. Et vois,' main tenant, je tremble devant un trou d'ombre comme un enfant poltron. J'ai les nerfs aussi détraqués que les tiens, moi que le sang étouffait... Tu m'as mené à l'adultère, au meurtre, sans que je m'en aperçusse ; et, aujourd'hui encore, quand je me retourne, je reste stupide devant ce que j'ai fait; je vois, avec un frisson, passer dans un rêve les gendarmes, la COUT d'assises, la guillotine... (// se lève.) Va, tu as beau te défendre, la nuit, tes dents claquent de terretir. Tu sais bien que. si le spectre venait, il t'étranglerait la première.

. Thérèse, se levant. — Ne dis pas cela... C'est toi qui l'as tué I {Tous deux quittent la table.)

Laurent (1). — Ecoute, il y a de la lâcheté à lefuser ta part du crime. Tu veux rendre ma charge plus lourde, n'est-ce pas? Puisque tu me pousses à bout, je préfère en finir... Je suis tout à fait calme, tu vois... {Il prend son chapeau.) ie vais aller tout conter chez le commissaire du quartier.

Thérèse, raillant. — C'est une bonne idée.

Laurent. — Nous serons arrêtés tous les deux, nous verrons ce que les juges penseront de ton innocence.

Thérèse, avec éclat. — Crois-tu me faire peur? je suis plus lasse que loi... C'est moi qui vais aller chez le magistral, si lu n'y vas pas.

Laurent. — Je n'ai pas besoin que tu m'accompagnes, je saurai tout dire.

Thérèse. — Non, non... A chaque querelle, lorsque tu ne trouves plus de bonnes raisons, tu as celte menace à la bouche. .Vujourd'hui, je veux que ce soit sérieux... Ah ! bien, je n'ai pas ta lâcheté, je suis prête à te suivre sur l'échafaud... Allons, marche, je t'accompagne. {Elle va avec lui jusqu'au petit escalier.)

Laurent, balbutiant. — Comme tu voudras, allons ensemble chez le commissaire. (// descend, Thcrcse reste appuyée à la rampe, immobile,écoutant; elle est prise peu à peu d'un frisson

(I) Tbérése, madame Raauln, Laurent.

THÉRÈSE RAQUIN

d' épouvante. — Madame Raquin a tourné la tête, la face éclairée d^un sourire farouche. )

Thérèse. — Il est descendu, il est en bas... Est-ce qu'il aurait le courage de nous livrer... Je ne veux pas, je vais courir derrière lui, le prendre par le bras, le ramoner ici... Et s'il crie dans la rue, s'il dit tout aux passants... J'ai eu tort, mon Dieu ! de le pousser à bout. J'aurais dii être plus raisonnable... {Ecoutant.) Il s'est arrêté dans la boutique, la sonnette se tait. Que peut-il faire'?... Il remonte, ah ! je l'entends, qui remonte. Je savais bien qu'il était trop lâche... {•Avec éclat.) Le lâche ! le lâche I

Laurent, i>enant s^asseoir, à droite, devant la table à ouvrage, brisé, le front dans les mains. — Je ne puis pas... je ne puis pas...

Thérèse, s'approchant, d'une voix railleuse. — Eh I te voilà déjà de retour? Que t'a-t-on dit?. . Tiens, tu n'as pas de sang dans les veines, tu me fais pitié. {Elle passe entre la cheminée et Laurent, et vient se placer en face de lui, les poings appuyés à la table à ouvrage.)

Laurent (1), à voix plus basse. — Je ne puis pas...

Thérèse. — Tu devrais m'aider à porter l'affreux souvenir, et tu es plus faible que moi... Comment veux-tu que nous puissions oublier?

Laurent. — Tu acceptes donc maintenant tapart du crime?

Thérèse. — Eh ! oui, je suis coupable, sijtu veux, je suis plus coupable que toi. J'aurais dû sauver mon mari de tes mains... Camillejétait bon.

Laurent. — Ne recommençons pas, je t'en supplie... Quand le déhre me prend, tu jouis de ton œuvre. Ne me regarde pas, ne souris pas. Je t'échapperai lorsque je voudrai... (// sort une petite bouteille de sa'^poche.) J'ai là le pardon, le sommeil paisible. Deux gouttes d'acide prussique suffisent pour me guérir.

Thérèse. — Du poison !... Ah ! bien, tu es trop lâche, je te défle de boire... Bois donc, Laurent, bois donc un peu, pour voir...

IjAurent. — Tais-toi ! Ne me pousse pas davantage.

Thérèse. — Je suis tranquille,' tu ne boiras pas... Camille était bon, entends-tu, et jejvoudrais que tu fusses à sa place dans la terre. {Elle passe à gauche.)

Laurent (2;. — Tais-toi 1 Thérèse. — Tiens, tu ne connais pas le cœur des femmes. Comment veux-tu que je ne te haïsse pas, maintenant que te voilà couvert du sang de Camille?

Laurent, allant et venant, comme pris d'hallucination. — Te tairas-tu !... J'entends des coups de marteau dans ma tête. Elle me brisera le crâne... Quelle est encore cette infernale invention, d'avoir des remords, maintenant, et de pleurer l'autre tout haut ! Je vis éternellement avec l'autre, à cette heure. Il faisait ceci, il faisait cela, il était bon, il était généreux. Ah I misère, je deviens fou... L'autre habite avec nous. Il s'assoit sur ma chaise, se met à table près de moi, se sert des meubles. Il a mangé dans mon assiette, il y mange encore... Je ne sais plus, je

(1) Madame Raquin, Laurent, Thérèse.

(2) Thérèse, madame Raquin, Laurent.

suis lui, je suis Camille... J'ai sa femme, j'ai son couvert, j'ai ses draps, je suis Camille, Camille. Camille...

Thérèse. — Tu joues bien le jeu cruel de le peindre dans tous tes tableaux,

Laurent. — Ah 1 tu sais cela, toi... {Baissant la VOIX.) Parle bas, c'est une terrible chose, mes mains ne sont plus à moi. Je ne puis plus peindre, toujours l'autre renaît sous mes mains... Non. ces mains-là, ces deux mains-là, ne sont plus à moi. Elles finiront par me livrer, si je ne les coupe. Elles sont à lui, il me les a prises. Thérèse. ^ C'est le châtiment.

Laurent. — Dis-moi, est-ce qu' je n'ai pas la bouche de Camille?... Tiens, as-tu entendu? je viens de dire cette phrase comme Camille l'aurait prononcée. Ecoute : « J'ai sa bouche, j'ai sa bouche... » Hein I c'est bien cela. Je parle comme lui, je ris comme lui. Et il est là, toujours là, dans ma tête, qui tape de ses poings fermés... ié' Thérèse. ^ C'est le châtiment.

■1 Laurent, avec éclat. — Va-t'en, femme, tu me rends fou... Va-t'en, ou je te... {Il la jette à genoux devant la table et lève le poing. )

Thérèse, agenouillée. — Tue-moi comme l'autre, va jusqu'au bout... Camille n'a jamais levé la main sur moi. Toi, tu>s un monstre... Mais" tue-moi donc comme l'autre ;... {Laurent, affolé, recule et r'emonte au fond; il s'assoit près de l'alcôve, la tête entre les mains. Pendant ce temps ,' madame Raquin parvient à faire glisser de la table un couteau, qui va tomber devant Thérèse. Au bruit, celle-ci, occupie à suivre Laurent des yeux, tourne lentement la tête; elle regarde tour à tour le couteau et madame Raquin.) C'est vous qui l'aVez fait tomber. Vos yeux s'allument comme deux trous de l'enfer... Je sais bien ce que vous voulez dire... Vous avez raison, cet homme me rend l'existence intolérable. S'il n'était pas toujours là à me rappeler ce que je veux oublier, je serais paisible, je m'arrangerais une vie douce... {A madame Raquin, en ramassant le couteau.) Vous regardez le couteau, n'estce pas? oui, je tiens le couteau et je ne veux pas que cet homme me torture davantage... Il a bien tué Camille qui le gênait... Jl me gêne, moi 1 {Elle se lève, gardant le couteau au poing.)

Laurent (1), qui redescend du fond en cachant dans sa main la petite bouteille de poison. — - Faisons la paix, finissons de manger, veux-tu?

Thérèse. — Comme tu voudras... {A part.) Jamais je n'aurai la patience d'attendre la nuit. Ce couteau me brûle la main.

Laurent. — A quoi songes-tu? Mets-toi à table... Attends, je vais te servir à boire. (// verse de Veau dans uji verre.)

Thérèse, à part. — J'aime mieux en finir tout de suite. {Elle s'approche, le couteau levé. Mais elle voit Laurent verser le poison dans le verre, et elle lui prend le f>ras.) Que verses-tu donc là, Laurent?

Laurent, voyant à son tour te couteau. Pourquoi levais-tu le bras?... {Un silence.) Lâche le couteau.

Thérèse. — Lâche d'abord le poison. {Ils se regardent d'un air terrible; puis ils laissent tomber le couteau et la bouteille.)

Laurent, s'affaissant sur une chaise. — Au

(1) Thérèse, Laurent, madame Raquin.

m^n.e nioment, chez tous les deux, la même pensi'c, l'horrible pensée...

Tjikrèse, nûwe jeu. — Souviens-foi, Laulent, do quels ardents baisers nous sommes partis. Et nous voilà face à face, avec du poison, avec un couteau !... (Elle jette les yeux sur madame /taquin, et se lève en poussant un cri.) Vois donc, Laurent.

1.JIIKENT, se levant, se tournant vers madame kaquin avec épouvante. — Elle était là, à nous Kparder mourir.

Thébèse. — Mais ne la vois-tu pas remuer les lèvres ! Elle sourit... Ah ! quel terrible sourire 1

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