SCÈNE IX
MADAME VAUSSARD, MOURGUE, RA- BOURDIN, MADAME PIQUET, CHA- PUZOT.
Rabourdin, assis. — Je respire. J'ai les jambes si lourdes.
Mourgue. — Diable ! nous avons une mauvaise mine, ce matin. {Il lui prend le pouls.)
Rabourdin. — N'est-ce pas, docteur? une bien mauvaise mine. J'ai passe une nuit atroce.
Mourgue. — Le pouls ne dit rien... Voyons la langue... Elle ne dit rien non plus... Je n'aime pas cette absence de symptômes. C'est toujours très grave.
Rabourdin. — N'est-ce pas, docteur?
AIouRGUE. — Je vais faire une petite ordonnance. (// remonte au fond et écrit l'ordonnance sur le guéridon, près du poêle.)
Madame Piquet, debout près de Rabourdin. — Bah ! notre oncle vivra cent ans.
Chapuzot, assis sur le canapé. — Cent ans, c'est beaucoup.
Madame Vaussard, assise sur la chaise, à gauche. — Les Rabourdin ont l'âme chevillée au corps. H
Chapuzot, s'échauffant et se levant. — Eh I c'est ridicule ! Il connaît son état aussi bien que vous... N'est-ce pas, Rabourdin?
Rabourdin, d'une voix dolente. — • Oui, oui, mon ami.
Chapuzot. — Enfin, il traîne toujours, il est toujours dans les tisanes... Je crois qu'il y a en lui un vice de sang.
R.4B0URDIN, inquiet. — Mon ami, mon ami...
Chapuzot. — Ce que j'en dis, ce n'est pas pour vous effrayer... Là, vous n'êtes pas fort. Le moindre bobo vous flanquerait par terre. Vous savez ce qui vous attend, que diable I
Rabourdin, se fâchant. — Permettez, Chapuzot, je ne suis pas encore mort... Vous êtes insupportable ! {Chapuzot retourne s'asseoir sur le canapé.)
Madame Piquet. — Eh ! notre oncle se porte à merveille.
Madame Vaussard. — Il nous enterrera tous.
Rabourdin, reprenant sa voix d'agonisant. — Non, non, Chapuzot a raison; je suis iDien faible... Ah ! mes pauvres enfants, vous ne me garderez pas longtemps au milieu de vous.
Mourgue, qui a achevé son ordonnance, redescendant. — Voilà... Vous prendrez, d'heure^en heure, une cuillerée de la potion; puis, après chaque repas, un des petits paquets; puis, le matin, trois des pilules; puis, tous les deux jours, un grand bain alcalin... Si le mal empirait, envoyez-moi chercher cet après-midi. {Il va prendre son chapeau pris de la porte.)
Rabourdin, haussant la voix. — • Docteur, je puis manger, n'est-ce pas?
Mourgue, revenant. — Légèrement, mon ami très légèrement... Au revoir. (// sort. Madame Vaussard approche la chaise à quelque distance de la table, et se met à éplucher les fraises. Madame Piquet attache la serviette au cou de son oncle, Chapuzot est toujours assis sur le canapé.)