SCENE X
MADAME VAUSSARD.^RABOURDIN, MA- DAME FIQUET, CIIAPUZOT, puis CHAR- LOTTE.
Madame Piquet. — Le potage va être froid... Voyons, mon oncle, forcez-vous un peu.
Ch.vpuzot. — H ferait mieux de ne pas manger... Hein ! mon pau\Te Rabourdin, ça ne va guère, l'appétit?
Raboubdix. — Heu ! heu !
Madame Fiquet. — Rien qu'une cuiller, mon oncle, pour nous faire plaisir.
Chapuzot, se levant. — Eh ! non, laissez-le tranquille, puisqu'il n'a pas faim.
Rabourdin. — Cependant...
Chapuzot. — Il n'a besoin que de son lit, c'est visible.
Rabourdin. — Permettez !... Je n'ai pas faim. Seulement je sens là, dans l'estomac, un creux... (Chnjiuzot se rasseoit.)
Madame Fiquet. — Oui, oui, faites \\n effort. Vous mangerez ce que vous mangerez.
Raboukdix, niangennt. — Si peu, si peu... C'est fini, cette fois. Bientôt, je ne vous dérangerai plus, je vous laisserai la pl.ace.
Madame Vaussard. — Oh ! mon oncle, s'il est permis de dire des chor.es pareilles ! (FAle lui verse à boire. )
Rabourdix, mange-mt gloutonnement. — Non, ne vous abusez pas... J# sens que je m'en vais.
Chapt'ZOT, se prlcipitant pour lui enlever la tasse. — Rabourdin, vous allez vous faire du mal. ,Je vous surveille, moi :... {Rabourdin récarte rt hoit le restant du potage.) 'x'oyez donc, il a vidé la tasse. (// retourne s'asseoir.)
!>1adame Fiquet. — C'est qu'il a trouvé ma semoule bonne... Mais plus une bouchée... Buvez-moi ces deux doigts de vin, et je vais appeler Charlotte pour qu'elle enlève le couvert.
M.\DA»iE V.\rssABD, Se lei/ant brusquement, tenant l'assiette de fraises. — Ah ! pardon, je veux que mon oncle goûte mes fraises.
Madame Fiquet, aigrement. — H ne peut cependant pas s'étouffer pour vous [aire plaisir.
Madame Vatjssard, se fâchant. — Je l'ai bien laissé se bourrer do votre potage, moi ! C'est très indigeste, cette pâtce !... N'est-ce pas, mon oncle, que vous allez, manger des fraises?
Madame Fiquet, bousculant l'assiette. — C'est ce que nous verrons, .le ne permettrai pas qu'on l'oblige à se faire du mah
Rabotrdik. — Lisbeth ! Olympe ! je vous en prie... (Madame Vaussard pose devant lui l'astiettc de fraises.) Il me semblait qu'avant les frai.ses...
Madame Vaussakd. — Avant les fraises...
F^ABOURDi.v. — Oui, Charlotte m'avait promis...
Madame Fiquet. — Quoi donc?
Rabourdin. — Une petite côtelette.
Chapuzot. — l;ne côtelette ! mais il va se donner une indigestion !
Rabourdin. — Oh ! toute petite, la noix seulement, rien que p<^pur surcr... J'ai là ce creux dans l'csloniac, vous savez; pas ta moindre faim, m.ais un creux atroce.
Charlotte (1), entrant à droite, avec la côtelette. — Mon parrain, voici votre c^itelette, bien saignante.
RABOURors. — Donne, ma fille... Encore un morceau de pain, Chapuzot,
CnAPUZOT, prenant le pain qu'il a posé debout contre le canapé, et coupant un énorme morceau, (i part. — Tiens ! si celui-là ne t'étouCfe pas ! (Il se rasseoit.)
Charlotte, passant le morceau de pain à Rabourdin. — Et maintenant, mon parrain, faut-il vous mettre deux œufs sur le plat?
Tous. — .\h ! non, non, par exemple !
Rabourdin. — Hein? des oeufs sur le plat, pourtant... pas trop cuits, avec une pointe de poivre, c'est léger, ça se digère facilement.
Tous, énergiquement. — Non !
Rabourdin, résigné. — Eh bien ! non, Charlotte... Ils m'aiment bien, ils sentent que ça ne passerait pas. {Attaquant sa côtelett>:)Ça ne pourrait pas passer. Je suis si faible, si faible ! {Char- Intle sort par le fond. Madame Vaussard va s'asseoir sur la chaise, à gauche. Madame Fiquet s'asseoit sur la chaise, près du canapé.)
Chapuzot (2), à part. — Ça va l'achever.
Rabourdin. — C'est de vous voir là, mes enfants. Je m'oublie, en causant; je mange sans y penser... Est-ce qu'Eugénie n'est pas venue, ce matin? Je croyais l'avoir vue.
Madame Fiquet, surprise. — Hein? Eugénie?
Rabourdin. — Votre fille?
Madame Fiquet, s» levant. — Ah ! oui. m.a fille.... Elle était là. Où a-t-elle pu passer? {Elle va au fond.) îlinette ! Minette !
Chapuzot, ricanant. — Il y a longtemps que Minette est retournée sous le berceau avec monsieur Ledoux.
R.\boubdin. — Laissez-la, IJsbeth. (Madame Fiquet revient s'adosser à son fauteuil.) Je suis content que cette petite vienne se faire embrasser le bout des doigts dans mon jardin !... Ah ! la famille, la famille ! On ne vit bien que parla famille !
Charlotte (3), entrant par la droite. — Mon parrain, il y a là un jeune homme qui vous demande.
Rabourdin. — Tu le connais?
Charlotte. — Je ne l'ai jamais tant \ii... 11 a un panier.
Rabourdin, — L'n panier... Fais-le entrer. \ [Charlotte appelle du geste Dominique, qui entre.
par la droite, et qui marche droit A Rabourdin,
la main tendue. Charlotte traverse au fond, et
descend à gauche, riant et attendant.)