L.vuBENT. — Pas beaucoup, mais je veux finir
Camille. — Il est près de huit heures. Ces soirées d'été sont d'un long I... J'aurais voulu être représenté avec du soleil. C'aurait été plus joli. A la place de ce fond gris que tu copies, tu aurais mis un paysage. Mais c'est à peine, le matin, si nous avons le temps d'avaler notre café au lait, avant de nous rendre à notre administration... Dis donc, ça ne doit pas être bon pour la digestion, de rester assis, sans remuer, après le repas?
Laubent. — Tu vas être délivré, c'est la dernière séance. (Madame Raquin rentreet débarrasse compUlement la table, qu elle essuie.)
Camille. — Puis, le matin, tu aurais eu un jour beaucoup plus beau. Nous n'avons pas le soleil, mais il donne sur la muraille d'en face. Ça éclaire la chambre... Maman a eu une drôle d'idée de venir louer dans le passage du Pont- Neuf. C'est humide. Les jours de pluie, on dirait une cave.
Laueent. — Bahl pour faire du commerce, on est bien partout.
Camille. — Je ne ais pas. Elles ont, en bas, la boutique de mercerie qui les distrait. Seulement, moi, je ne m'amuse pas dans la boutique.
Laurent. — L'appartement est commode.
Caïhlle. — Pas tant que ça 1 Nous n'avons qu'une chambre pour maman, outre cette pièce où nous mangeons, et où nous couchons. Je ne parle pas de la cuisine, un trou noir, grand comme un placard. Rien ne ferme, on gèle. La nuit, il vient un courant d'air abominable par cette petite porte qui donne sur l'escalier. (Il montre la petite porte, à gauche. )
Madame Raquin, qui a achevé son ménage. — Mon pauvre Camille, tu n'es jamaisjcontent. J'ai fait pour le mieux. C'est toi qui as voulu venir être commis à Paris. J'aurais repris, à Vernon, mon commerce de mercière. Quand tu as épouse ta cousine Thérèse, il fallait bien se remettre au travail pour les enfants qui pouvaient arriver.
Camille. — Eh I moi, je'comptais habiter une rue oii il passerait beaucoup de monde. Je me serais mis à la fenêtre, j'aurais regardé les voitures. C'est très amusant... Tandis que, lorsque j'ouvre la croisée, ici, je n'aperçois que la grande muraille d'en face et le vitrage du passage, au-dessous de moi; la muraille est n'iire. le vitrage est tout sale de poussière et de tf.jle.s l'araignécs... J'aime encore mieux nos fi-nélris (le Vernon, d'où l'on voyait la Seine qui couhiit toujours, ce qui n'était pourtant pas drôle.
Madame Raquis. — Je t'ai offert de retourner là-has.
Camille. — Ma foi, non ! maintenant que j'ai retrouvé Laurent à l'administration... Je ne
rentre que le soir, après tout; ça m'est bien égal que le passage soit humide, si vous vous y plaisez. Madame Raquin. — Alors, ne me' taquine plus sur ce logement. (On entend le tintement d'une sonnette. ) Il y a du monde à la boutique, Thérèse; tu ne descends pas?... (Thérèse paraît ne pas entendre et reste immobile.) Attends, je vais aller voir. (Elle descend par l'escalier tournant).
SCÈ.NK II