LAURENT, THÉRÈSE, CAMILLE
Camille. — Je ne veux pas la contrarier, mais le passage est très malsain. J'ai peur d'une bonne fluxion de poitrine qui m'emporterait. Je ne suis pas fort comme vous autres, moi... {Un silence.) Dis donc, est-ce que je ne pourrais pas me reposer? Je ne sens plus mon bras gauche.
Laurent. — Situ veux... Je n'ai que quelques coups de pinceau à donner.
Camille. — Tant pis ! je ne peux plus tenir, je vais marcher un peu... (// se lève, remonte, descend la scène et s'approche de Thérèse.) Je n'ai jamais compris comment fait ma femme pour rester si tranquille, sans bouger un doigt, pendant des heures. C'est énervant, quelqu'un qui est toujours dans la lune. Ça ne t'agace pas, toi, Laurent, de la sentir comme ça, à côté de toi... Voyons. Thérèse, remue-toi donc I Est-ce que tu t'amuses, là?
Thérèse, sans bouger. — Oui.
Camille. — Je te souhaite bien du plaisir. Il n'y a que les bêtes qui s'amusent ainsi... Quand son père, le capitaine Degans, l'a laissée chez maman, elle avait déjà des yeux noirs toutgrands ouverts, qui me faisaient peur... Et le capitaine donc 1 c'était un homme terrible. Il est mort en Afrique, sans avoir remis les pieds à Vernon... N'est-ce pas, Thérèse?
Thérèse, sans bouger. — Oui.
Camille. — Si tu crois qu'elle s'écorchera la langue 1... (Il l'embrasse.) Tu es une bonne femme tout de même. Depuis que maman nous a mariés, nous n'avons pas eu une querelle... Tu ne m'en veux pas?
Thérèse. ■ — Non.
Laurent, frappant sur l'épaule de Camille avec son appuie-main. — .Mlons, Camille, je ne te demande plus que dix minutes... (Camille s'assoit.) Tourne la tête à gauche... Bien, ne remue plus.
Camille, après un silence. — Et ton père, pas de nouvelles?
Laurent. — Non, il m'a oublié. D'ailleurs, je ne lui écris jamais.
Camille. — C'est drôle, tout de même, entre un père et un fils. Moi, je ne pourrais pas.
Laurent. — Bah I le père Laurent avait des idées à lui ; il voulait que je fusse avocat, pour plaider les continuels procès qu'il a avec ses voisins. Quand il a su (lue je mangeais l'argent des inscriptions à courir les ateliers, il m'a coupé les vivres... Ce n'est pas si amusant d'être avocat.
Camille, — C'est une belle position pourtant Il faut avoir du talent, et l'on est bien payé.
Laurent. — J'avais rencontré un de mes
THÉRÈSE RAQUIX
anciens camarades de collège qui est peintre. Je m'étais mis à faire de la peinture comme lui.
Camille. — Il fallait continuer; tu aurais peut-être la décoration aujourd'hui.
Laurent. — Je n'ai pas pu. Je crevais la faim. Alors, j'ai envoyé la peinture à tous les diables, et j'ai cherché un emploi.
Camille. — Enfin, tu sais toujours dessiner.
Laurext. — Je ne suis pas fort... Ce qui me plaisait, dans la peinture, c'est que le métier est drôle et pasîatigant... Ah ! que je l'ai regretté, ce diable d'atelier, dans les premiers temps, lorsque j'allais à mon bureau ! Il y avait un divan, où j'ai dormi de grasses après-midi. Nous avons fait de jolies noces, va !
Camille. — Est-ce que vous preniez des modèles?
Laurent. — Certainement. Il venait une blonde superbe... {Thérèse se lève lentement et descend à la boutique.) Nous avons effarouché ta femme.
Camille. — Ah ! bien, si tu t'imagines qu'elle écoutait !... C'est une pau^Te tête. Mais elle me soigne à la perfection, quand je suis malade, îlaman lui a appris à faire des tisanes.
Laurent. — Je crois qu'elle ne m'aime guère.
Camille. — Oh ! tu sais, les femmes... Est-ce que tu n'as pas fini?
Laurent. — Si, tu peux te lever.
Camille, se levant et venant regarder le portrait. — Fini, tout à fait fini?
Laurent. — Il n'y a plus que le cadre à mettre.
Camille. — Il est très réussi, n'est-ce pas? (// va se pencher au-dessus de l'escalier tournant.) Maman I Thérèse 1 venez donc voir, Laurent a fini ! .j,-: ;;;f.5k9^ïLiii^a^jaJââSê