PUTOIS, FRANÇOISE
Au lever du rideau. Putois allume une bouillotte à esprit-de-vin, sur la table. Françoise est penchée à la fenêtre grande ouverte.
Françoise. — En voilà une vraie noce '■ Ah I bien, ils s'en donnent !... Dis-donc, Putois, tu les entends'? {Des cris et des applaudissements éclatent au dehors.) Je parie que c'est monsieur Ribalier qui danse I
Putois, regardant la pendule. — Trois heures moins vingt... On ne se couchera pas cette nuit. J'ai les jambes qui me rentrent dans le corps... Vois-tu, ma femme, j'en crèverais, si les bourgeois se mariaient tous les jours.
Françoise, descendant. — Oh ! ça n'arrive qu'une fois... Tiens ! ils ont raison de se goberger ! Il serait beau que les maîtres du Grand- Cerf, le meilleur hôtel de Tours, ne fissent pas sauter les casseroles et danser les violons pour leur mariage. {Elle s'approche de Putois.) Dis
donc, Putois, c'est le tour de monsieur RibaUer. Maintenant que son associé, monsieur Brochard, a une femme, il va peut-être se décider, lui aussi.
Putois. — • II est bien malin... Et un homme qui tient à sa tranquillité [ {Il est allé prendre un bol sur la cheminée. )
Françoise. — Qu'est-ce que tu fais là?
Putois. — Le lait de poule de monsieur Ribalier, pardi I... Avec ça que monsieur Ribalier se passerait de son lait de poule ! Il en avale un chaque soir depuis six ans, pour se tenir le teint frais.
Françoise, devant la cheminée. — Et tous ces petits pots?
Putois. — Veux-tu bien ne pas toucher 1 Ce sont les pommades de monsieur Ribalier... Ah I il ne vieillit pas.. Un si bel homme !... Ecoute, tu devrais filer, Françoise, parce que tu vas me faire arriver des histoires. Il n'aime pas que les femmes viennent fouiller dans sa chambre, il n'a confiance qu'en moi. {Nouvelles rumeurs au dehors.)
Françoise, se précipitant à la fenêtre. — Qu'est-ce que c'est? {On entend des rires accompagnant le refrain : « Allons-nous-en, gens de la
TMEATIJK
noce, allijiig-nous-en chacun chez nous. ») C'est la fanille Coquet et la famille Pingat qui s'en vont.
Putois. — Bon voyage ! Ce n'est pas trop lût.
Fb.xxçoise. — Ah ! voilà monsieur Ribali.T :
Putois. — Va-t'en, n'est-ce pas? {Françoise forme la fenêtre et s'esquive derrière le dos de Hibalicr.)
SCÈ.M-: Il
PUTOIS, RIP.ALIER
ItiBALiER. — Ouf! je me suis échappé... Quelle corvée, bon Dieu ! La mairie, l'église, un repas de quatre heures, dix quadrilles, cinq valses et sept polkas dans les jambes ! Et il faut rire, encore i Autrement, on vous prend pour un vieux bonhomme.
Putois. — Ilein? Monsieur en a sa claque?
RiBALiER. — Oui, mon ami, je suis fatigué. Je te l'avoue, à toi !... Tiens ! ôle-nioi- mon habit... Gredin d'habit : Vois-tu, c'est là-dessous qu'il me pince... Il y a vingt ans que tu me sers. "Tu es mon meilleur ami.
Putois, très ému, lâchant la manche qu'il vient de retirer. — Monsieur, ne dites pas de ces choses là, ça m'attendrit, ça m'enlève toutes mes forces.
RiBALiER. — Eh bien, non, remets-toi. Tu es très sensible, je le sais... Donne-moi mon veston. (Putois a emporté l'habit; il revient avec le veston dont il l'aide à passer la première manche. ) Mais, mon pauvre Putois, tu dors debout, toi aussi ! Ah : digne et excellent serviteur 1
Putois, trè.<i ému, lâchant la seconde manche. — Monsieur, je vous en prie, ne dites pas de ces choses-là 1
RiB.vi,iER. — Non, non... Enfin ! je respire ! Dire qu'ils rient encore, en bas 1 Je leur souhiiite de l'agrément. Je vais passer une bonne nuit, par exemple : Sacrédié ! quel dodo : oh ! à poings fermés :... Toi aussi, tu vas bien dormir, n'est-ce pas. Putois?
Putois. — Monsieur est Iro)) bon. Je dors comme une souche.
RrnALiEE. — Voyons, il n'est rien venu, aujourd'hui?
Putois. — Si, une lettre pour monsieur Brochard, que j'ai mise dans son ancienne chambre, sa chambre de garçon.
RiBALiER. — Bien. II la trouvera... Hein, croi.s-tu qu'il la lira, cette nuit?
Putois, riant. — Ho : ho ; ho :
RiBAiiER. — \'eux-tu te taire, farceur 1... Tu as tout préparé dans mon cabinet, n'est-ce pas? {// .ce dirige vers le cabinet.) Et dépêchons ! J'ai hâte d'être couché. (Au moment où il va sortir, Jules paraît à droite.)
SCENK III PUTOIS, RIBALIER, JULES
Pendant la scène. Putois fait la couverture.
Jci.Ks. — Bonsoir, mon oncle... Oh 1 je vous laisse, vous devez être joliment las :
RiBAiJKK. — Moi, mon garçon, mais pas du tout ! Jamais je n'ai ét.é si gaillard.
Jules. — Toujours vingt ans, ce cher oncle : Et pas un cheveux blanc, et terrible pour les dames :
RiBALiEB. avec fatuité. — Oui, oui.
Jules. — Depuis que je passe mes vacances ici, toute la ville de Tours me parle devous. Monsieur Ribalier, du Grand-Cerf, eh '. eh 1 il en a fait des victimes et il en fait encore I
Ribalier.' — Oui, oui. On exagère... Quand je me suis associé avec BrocJiard, nous avons dû nous partager la besogne. Lui, ancien sergentmajor, homme de poigne, s'est chargé du personnel de l'hôtel et des fournisseurs. Moi, élevé dans le commerce, je me suis réservé les rapports avec les clients. J'ai toujours été fait pour le monde... Alors, tu comprends, je me montre aimable, j'accueille les voyageurs d'un sourire...
Jules. — Et vous poussez les choses plus loin à l'égard des voyageuses... Ne dites pas non. Je vous ai surpris avec la dame du 1 ".
RrBALiER. — Ah : la dame du 17 ! (Il étouffe un bâillement.)
Jules. — Allons, bonsoir, je rentre dans ma chanilire... Vous êtes trop fatigué, vous dormez les yeux ouverts.
Ribalier. — Mais non, mais non : Je passerais la nuit... N'est-ce pas? Putois, je disais tout à l'heure que je passerais la nuit volontiers.
Putois. — C'est vrai, monsieur. (// raille à son tour.) Nous passerions la nuit.
Jules. — En ce cas, j'allume un cigare. Vous permettez? (Il monte et allume son cigare à l'une des bougies posées sur la cheminée.)
Ribalier, résigne. — C'est ça, allume un cigare.
Jules. — J'ai quitté le bal derrière vous. Le monde s'en allait. Alors, ma foi ! je me suis dit : Je vais monter fumer un cigare chez mon oncle.
Ribalier. — Tu es bien gentil... A propos, Jules, tu as dû rencontrer la mariée, à Bi'étigny? Valentine demeurait là, chez une tante qui tenait une pension d'officiers. Elle est fille d'un ancien capitaine et a encore, je crois, deux oncles dans l'armée.
Jules. — Oui, nous nous sommes reconnus ce matin. Ça date de deux ans déjà. C'était avant mon entrée à Saint-Cyr, pendant les vacances.
Ribalier. — Cette Valentine, elle est adorable ! Brochard ne mérite guère un amour de femme pareil. Il y a vingt ans que je suis l'ami de Brochard, eh bien ! je n'ai pu encore m'habituer à ses violences. Il blesse tous mes sentiments d'homme bien élevé... Dis donc, tu'n'as pas fait deux doigts de cour à \'alentine, dans le temps?
JtTLES. — Non, mon oncle.
Ribalier. — Comment? pas un petit baiser innocent?
Jules. — Mais non.
Ribalier. — Vrai?... Tant pis : Je suis l'ami de Brochard, mais je ne le plaindrais pas du tout. Ce serait bien fait. (On entend le craquement d'une porte.)
Jules. — Qu'est-ce que c'est que ça?
Ribalibb, — C'est la porte de Brochard, là, à côté.
PuTOia. — La sacrée porte : J'ai pourtant mis de l'huile. (// entre dans le cabinet de toilette. )
Ribalier. — On amène la mariée dans la chambre.*Pauvre petite chérie, va ;
LE BOUTON DE ROSE
Jules. — Eh bien : c'est agréable ! Mais on ne peut seulement pas remuer dans cette chambre, si les boiseries craquent !