‹ ThéâtreChapitre 89 sur 151 · SCÈNE IX · texte numérisé non relu

SCÈNE IX

RIBALIER, VALENTINE

Valentine, assise devant le bureau, en train de feuilleter les registres. — Monsieur Ribalier?

Ribalier. — Ma chère enfant?

Valentine, souriant. — On m'a raconté de belles histoires sur votre compte.

Ribalier. — Quelles histoires?

Valentine. — Oui, des dames compromises, des maris furieux; toute la ville de Tours mise en l'air par les ravages que vous faites dans les cœurs.

Ribalier, très flatté. — On exagère, on exagère... (^1 part.) Elle est charmante.

Valentine. — J'ai des détails... La femme du notaire Prégasson, et la veuve du conservateur des hypothèques, et les deux demoiselles Sauvageot, qui tiennent un bureau de tabac.

Ribalier. — Ah ! on vous a dit ! De mauvaises langues ! On me fait une réputation 1... {A part.) Elle est délicieuse, cette petite !

?ft Valentine, se levant et venant à lui. — Dame ! un beau cavalier, un homme bien élevé...

Ribalier, s'inclinant. — Vraiment...

Valentine. — Rempli d'instruction, d'une élégance native...

Ribaliek. — Vraiment, vraiment...

Valentine, soupirant. — Toutes les femmes raffolent de vous, monsieur Ribalier.

Ribalier, modeste. — Non 1 pas toutes, je

(1) Jules, Ribalier, Valentine.

(2) Ribalier, Putois, Jules, Valentine.

vous assure, pas toutes. {A part.) Ces ingénues sont parfois gênantes.

Valentine. — Je seraisjalouse, si j'étais votre femme. Mais je suis bien tranquille avec mon mari. {Tristement.) Monsieur Brochard n'est pas beau.

Ribalier. — Brochard? Eh : il n'est pas mal I

Valentine. — Ne cherchez pas à me faire plaisir... Il est très laid.

Ribalier. — • Mon Dieu ! très laid... C'est selon les goûts.

Valentine, s'appuyant à son épaule. — Il est votre ami. Vous le connaissez bien.

Ribalier. — II est mon ami. Et je le connais, je le connais trop !... Un brutal, un homme sans éducation.

Valentine. ^ Oui, oui... Hélas ;

Ribalier. — II vous massacrera... (Il lui prend une main avec laquelle il joue.) Une pauvre chérie comme vous. Car vous êtes charmante, Valentine, vous avez une bouche, une taille, un pied !... On ne vous a jamais dit cela, mon enfant?

Valentine. — -Jamais, monsieur Ribalier.

ViT&iLi,\^^,s' allumant de plus en plus. — Je suis le premier, voyez-vous 1 La belle petite chatte 1 elle est aussi innocente que fraîche I Une vraie fleur ! Et cette main, oh ! cette main, est-elle assez mignonne !

Valentine. ^ Elle vous plaît?

Ribalier. — On la mangerait de baisers.

Valentine. — C'est permis?

Ribalier. — Comment ! si c'est permis 1

Valentine. — Alors, baisez-la !

Ribalier, reculant brusquement. — Hein?... Pardon I

Valentine (1). — Qu'avez-vouS:'

Ribalier. — Rien... Il fait un peu chaud ici... (-■1 part.) L'habitude, mon Dieu ! Scélérat !

Valentine, assise sur le canapé. — Monsieur Ribalier?

Ribalier. — Mon enfant?

Valentine. — J'ai des conseils à vous demander. Vous êtes plein d'expérience, et vous me paraissez si gentil... Venez vous asseoir là.

Ribalier, — Merci... J'aime mieux marcher un peu. Il fait très chaud.

Valentine. — Venez donc... Vous n'avez pas peur de moi? Une petite fille !,

Ribalier, allant s'asseoir, à part. — Suis-je assez ridicule !... Si Tours me voyait 1

Valentine. — Eh bien ! mon mari m'intimide beaucoup. J'éprouve en sa présence un effroi qui me paralyse.

Ribalier, sévèrement. — Vous avez tort. Brochard est le meilleur homme du monde, très doux, d'un caractère aimable et facile. .

Valentine. — Il me paralyse.

Ribalier, continuant. — Brochard mérite toute votre affection. Surtout soyez-lui fidèle. La fidélité, chez la femme, est la première des vertus. Quand une femme manque à ses devoirs, elle commet l'action la plus monstrueuse... (S' embrouillant) car la fidélité est une parure. •■ et, sans devoir, il n'y a pas de société possible.

Valentine, se rapprochant. — Justement, je veux vous obéir... Mais mon mari m'elTraye.

(1) Valentine, Rilaalicr.

Tandis quo vous, je ne sais pas, vous nie mettez tout à mon aise... Alors si vons étiez assez bon, TOUS m'apprendriez de quelle façon je dois m'y prendre.

RiBALiEB, inquiet. — De quelle façon vous devez vous y prendre?

VALENTrifE. — Oui, tenez ! est-ce bien ainsi?... (Elle s'adresse tendrement à lui.) « Mon ami, je meurs d'impatience loin de vous. »

RiBALiER. — Pas trop mal... La voix un peu plus chaude seulement.

Valektise, même jeu. — « Mon ami, vous êtes toute ma félicité. »

RiBALiEK. — Très bien ! (Jules paraît au fond.)

Valenttne. — Puis, n'est-ce pas? il faudra que je l'entoure de mon bras... (Elle veut le saisir.)

RlBALiER, reculant. — Xon, non. (A part.) Elle est terrible, cette ingénue... Oh ! le danger de l'innocence 1

Valentiîte. — Comment? non?... Il faudra que je l'entoure... (Elle lui passe le bras autour du cou.) Et je lui dirai : « Je vous aime, mon ami. I'

Ribalieb. à part. — Je suis à bout de force. Si Tours me voyait ! (Jules entre en toussant.)

RiBALlER, sedégageant vivement. — C'est toi?... Tu arrives à propos. Nous causions. Mon Dieu I qu'il fait chaud !... (A Valentiiic.) Ecoutez, mon enfant. Brochard mérite toute votre affection. Surtout, soyez-lui fidèle. La fidélité, chez la femme, est une parure... (.4 ./(//cy.) Tu vois, je lui donnais des conseils. (A part.) Sauvé, mon Dieu! (Valentine se lève et va se rasseoir au bureau.)

Page 1