LL'C
Vous êtes bien bon. De mon côté, cela ne va pas mal. Seulement, j'ai été un peu malade après votre départ, pour la punition de mes péchés. Monsieur le curé chez qui j'étais en service, - vous vous rappelez, cet excellent Monsieur Buchon? — eh bien î il me disait tous les jours : « Tu dépéris, mon garçon. » Que voulez- vous! Je suis si délicat. Je m'étais accoutumé à votre compagnie. Vous m'avez bien manqué, Monsieur Pigalou. EnQn, je vous retrouve à Saint-Laon-de-Pagnolle, près d'Evreux, en service chez un notaire. Le ciel en soit béniî C'est une place fort respectable, Monsieur, et tout à fait congruante à vos mérites.
PIGALOU
On peut venir à chaque instant. Que demandes-tu?
LUC
Mais je ne demande rien, que la joie de vous voir, et puis...
PIGALOU
Et puis?
LUC
Et puis les deux mille sept cents francs que, grâce à Dieu, vous me devez toujours.
PIGALOU
Je te dois de l'argent?
"on Dieu, oui.
PIGALOU
Tu as perdu la têle.
LUC
Pas encore, mon doux Monsieur ! Cela viendra peutêtre, s'il plaît au bon Dieu, mais pas encore. Vous n'avez pas oublié que là-bas, à Saint-Florentin, je vous remiS" certain portefeuille ?
PIGALOU
Plus bas, sacrebleu !
LUC
Oui, Monsieur Pigalou, plus bas, aussi bas que vous voudrez. Dans le portefeuille, il y avait six billets de banque.
PIGALOU
Eh bien ?
LUC
Eh bien, moi, je n'avais jamais vu de billets de banque. Je suis un pauvre garçon. Je n'ai pas étudié comme vous ! Je sais lire dans mon livre de messe, tout au plus. Vous avez profité de l'occasion, mon cher Monsieur Pigalou ; vous m'avez dit que chaque papier valait cent francs, et le lendemain, avant de partir, vous m'avez donné cent écus.
PIGALOU
Sans doute. Ta part.
Eh! non, puisque les billets étaient des billets de mille.
PIGALOU
Ce n'est pas vrai !
LUC
Pardonnez-moi, mon digne Monsieur. Quand l'abbé Buchon, plus lard, a porté plainte, m'a fait condamner, il a bien expliqué que chaque billet valait mille francs.
PIGALOU
Tu as été condamné !
LUC
Sans difficulté. A un an de prison seulement, parce que Ton a bien vu que j'étais un simple d'esprit. J'ai beaucoup pensé à vous pendant cette année-là.
PIGALOU
Tu as parlé?
LUC
De vous? Dénoncer un ami? Ah ! j'en suie incapable. D'ailleurs si vous aviez été arrêté on vous aurait pris l'argent, et alors...
PIGALOU
Concluons.' Tu veux la somme?
S'il vous plaît.
PIGALOU
Tant pis! je ne l'ai plus.
lue • '
Juste ciel! Est-ce qu'on vous aurait volé? Il y a tant de méchantes gens dans ce bas monde.
PIGALOU
Est-ce qu'on me vole, moi! Seulement, pour dépister les poursuites, j'ai été à Paris.
LUC, toujours plus doux. /
Oui, pendant que j'étais entre quatre murs.
PIGALOU
A Paris, la vie est chère.
LUC
Mais bien agréable, à ce qu'on dit.
PIGAI^OU
Justement, c'est Tagrément qui coûte.
LUC
Là, parions que vous vous en êtes donné, vousavezété dans le monde, vous y avez brillé !
PIGALOU
Peut-être... un peu...
Oh! beaucoup, — avec ma part.
PIGALOU
Luc! il ne faut pas m'en vouloir...
LUC
Vous en vouloir ? à vous, mon maître, à vous qui savez par cœur les cinquante-sept Codes !
PIGALOU
Non, le Code pénal seulement. Je suis un spécialiste.
LUC
Oh! je ne vous en veux pas du tout. Rendez-moi mon argent.
PIGALOU
Tu es bête, Luc!
LUC
Oh! oui!
PIGALOU
Puisque je ne l'ai pas!
LUC
Mais vous êtes intelligent, vous, et vous en trouverez d'autre, si vous voulez.
PIGALOU, modeste.
Moi!
LUC, câlin.
Eh! oui.
PIGALOU
Bon! où ça?
LUC
Chez le docteur Valentin, par exemple.
PIGALOU
Non, pas le sou. Un laboratoire de chimie. Qu'est-ce que tu ferais avec des cornues?
LUC
Des objets d'art, à ce qu'on dit.
PIGALOU, dédaigneux.
Des bibelots.
(Luc touche Tépaule de Pigalou et désigne le coifre-fort.) LUC
Eh bien! là-dedans.
PIGALOU, négligemment.
Là-dedans!... oh!
LUC
Sans doute.
(Ils sont dos à dos et se sourient du coin de l'œil, comme deux vieillards complotant quelque galanterie,)
Non, non, il n'y en a pas.
LUC
Mais si.
PIGALOU
Non, trop peu.
LUC
Vrai?
PIGALOU
Je te le dis.
LUC
Pourtant le propriétaire du château a apporté hier les arrérages delà rente hypothécaire.
Tu sais ça, toi ?
On s'informe.