‹ Théâtre en proseChapitre 45 sur 143 · LL'C · texte numérisé non relu

LL'C

Vous êtes bien bon. De mon côté, cela ne va pas mal. Seulement, j'ai été un peu malade après votre départ, pour la punition de mes péchés. Monsieur le curé chez qui j'étais en service, - vous vous rappelez, cet excellent Monsieur Buchon? — eh bien î il me disait tous les jours : « Tu dépéris, mon garçon. » Que voulez- vous! Je suis si délicat. Je m'étais accoutumé à votre compagnie. Vous m'avez bien manqué, Monsieur Pigalou. EnQn, je vous retrouve à Saint-Laon-de-Pagnolle, près d'Evreux, en service chez un notaire. Le ciel en soit béniî C'est une place fort respectable, Monsieur, et tout à fait congruante à vos mérites.

PIGALOU

On peut venir à chaque instant. Que demandes-tu?

LUC

Mais je ne demande rien, que la joie de vous voir, et puis...

PIGALOU

Et puis?

LUC

Et puis les deux mille sept cents francs que, grâce à Dieu, vous me devez toujours.

PIGALOU

Je te dois de l'argent?

"on Dieu, oui.

PIGALOU

Tu as perdu la têle.

LUC

Pas encore, mon doux Monsieur ! Cela viendra peutêtre, s'il plaît au bon Dieu, mais pas encore. Vous n'avez pas oublié que là-bas, à Saint-Florentin, je vous remiS" certain portefeuille ?

PIGALOU

Plus bas, sacrebleu !

LUC

Oui, Monsieur Pigalou, plus bas, aussi bas que vous voudrez. Dans le portefeuille, il y avait six billets de banque.

PIGALOU

Eh bien ?

LUC

Eh bien, moi, je n'avais jamais vu de billets de banque. Je suis un pauvre garçon. Je n'ai pas étudié comme vous ! Je sais lire dans mon livre de messe, tout au plus. Vous avez profité de l'occasion, mon cher Monsieur Pigalou ; vous m'avez dit que chaque papier valait cent francs, et le lendemain, avant de partir, vous m'avez donné cent écus.

PIGALOU

Sans doute. Ta part.

Eh! non, puisque les billets étaient des billets de mille.

PIGALOU

Ce n'est pas vrai !

LUC

Pardonnez-moi, mon digne Monsieur. Quand l'abbé Buchon, plus lard, a porté plainte, m'a fait condamner, il a bien expliqué que chaque billet valait mille francs.

PIGALOU

Tu as été condamné !

LUC

Sans difficulté. A un an de prison seulement, parce que Ton a bien vu que j'étais un simple d'esprit. J'ai beaucoup pensé à vous pendant cette année-là.

PIGALOU

Tu as parlé?

LUC

De vous? Dénoncer un ami? Ah ! j'en suie incapable. D'ailleurs si vous aviez été arrêté on vous aurait pris l'argent, et alors...

PIGALOU

Concluons.' Tu veux la somme?

S'il vous plaît.

PIGALOU

Tant pis! je ne l'ai plus.

lue • '

Juste ciel! Est-ce qu'on vous aurait volé? Il y a tant de méchantes gens dans ce bas monde.

PIGALOU

Est-ce qu'on me vole, moi! Seulement, pour dépister les poursuites, j'ai été à Paris.

LUC, toujours plus doux. /

Oui, pendant que j'étais entre quatre murs.

PIGALOU

A Paris, la vie est chère.

LUC

Mais bien agréable, à ce qu'on dit.

PIGAI^OU

Justement, c'est Tagrément qui coûte.

LUC

Là, parions que vous vous en êtes donné, vousavezété dans le monde, vous y avez brillé !

PIGALOU

Peut-être... un peu...

Oh! beaucoup, — avec ma part.

PIGALOU

Luc! il ne faut pas m'en vouloir...

LUC

Vous en vouloir ? à vous, mon maître, à vous qui savez par cœur les cinquante-sept Codes !

PIGALOU

Non, le Code pénal seulement. Je suis un spécialiste.

LUC

Oh! je ne vous en veux pas du tout. Rendez-moi mon argent.

PIGALOU

Tu es bête, Luc!

LUC

Oh! oui!

PIGALOU

Puisque je ne l'ai pas!

LUC

Mais vous êtes intelligent, vous, et vous en trouverez d'autre, si vous voulez.

PIGALOU, modeste.

Moi!

LUC, câlin.

Eh! oui.

PIGALOU

Bon! où ça?

LUC

Chez le docteur Valentin, par exemple.

PIGALOU

Non, pas le sou. Un laboratoire de chimie. Qu'est-ce que tu ferais avec des cornues?

LUC

Des objets d'art, à ce qu'on dit.

PIGALOU, dédaigneux.

Des bibelots.

(Luc touche Tépaule de Pigalou et désigne le coifre-fort.) LUC

Eh bien! là-dedans.

PIGALOU, négligemment.

Là-dedans!... oh!

LUC

Sans doute.

(Ils sont dos à dos et se sourient du coin de l'œil, comme deux vieillards complotant quelque galanterie,)

Non, non, il n'y en a pas.

LUC

Mais si.

PIGALOU

Non, trop peu.

LUC

Vrai?

PIGALOU

Je te le dis.

LUC

Pourtant le propriétaire du château a apporté hier les arrérages delà rente hypothécaire.

Tu sais ça, toi ?

On s'informe.

Page 1