SCÈNE III LAZARE, ANTOINETTE
Antoinelle est assise sur le sopha et joue avec les rubans de Ja corbeilîe, — « faisant des nœuds », comme on disait.
ANTOINETTE, très indifféremment.
Il m'intéresse, ce jeune homme. Vous découvrirez son assassin, j'imagine?
LAZARE
Il le faut. Un tel crime, resté impuni, perpétuerait un soupçon outrageant pour la garnison entière. (Avec une voix plus douce.) Tu sais donc ce qui s'est passé ? -
ANTOINETTE
J'étais là, j'écoutais, pour me distraire. Êles-vous sur la trace?
LAZARE, s'asseyant auprès d'elle.
Oh î laisse-moi, un instant, près de toi, oublier les soucis, les devoirs, et ne me souvenir que de notre amour !
(Il se rapproche et s\'igenouille peu à peu.) Tu VCUX bien qUe je te
parle? tu m'écoules? Je ne suis qu'un brave homme qui t'adore, et, rude comme je me connais, j'ai4)eur de prêter à rire en m'efforeant d'être doux.
ANTOINETTE
Vous avez fort bon air à mes pieds, je vous asslire. Mais voyez donc, Lazare, qu'ai-je là?
' (Elle lui montre sa main. Lazare se lève.)
LAZARE
C'est une goutte de sang.
ANIfOINETTE
J'aurai touché, sans y prendre garde, à la blessure de
ce soldat. (Lazare veut essuyer la goutte de sang. Elle l'arrête et continue, très rêveusement, en regardant sa main.) Non, laissez. Comme elle brille ! J'ai un rubis, là, dans le chaton de cette bague ; il est moins beau. Si l'on avait de la superstition pourtant! Ne pourrait-on croire que cette larme de sang, tombée sur moi, présage un malheur qui me doit survenir par le moyei> de ce jeune homme?
LAZARE
Enfant!
ANTOINETTE, regardant toujours la goutte de sang.
Ceux qui s'entendent aux choses de la magie affirment qu'on est lié désormais, d'une façon ou d'une autre, aux personnes dont le sang vous a touché. Mais je ne suis point superstitieuse! (Eiie essuie la goutte.) Que me disiezvous, Lazare?
LAZABE
Que je t'aime — et que je t'admire, (ii s accoude au sopha.^ Toi, une aristocrate, comme on dit, tu as eu le grand cœur d'épouser un soldat, un paysan. Tu Tes faite républicaine potir l'amour de ce républicain. Il me semble que nos mains unies sont un symbole des réconciliations futures ; je montre mon bonheur comme un exemple. Oui, je suis heureux. Je suis coupable aussi.
i4 THEATRE EN PROSE
A>TOINETTE
Il ne me parait point que vous méritiez aucun reproche, mon ami.
LAZARE
Sil J'ai eu tort de consentir quand lu as voulu me suivre dans cette ville où Iç danger ne devait pas tarder à nous rejoindre. Te voilà exposée maintenant aux chances de la guerre. Tu as entendu le canon, tout à l'heure. C'est affreux, n'est-ce pas?
ANTOINETTE
Mon Dieu! que les hommes sont impertinents! Parce qu'ils ont de la bravoure, s'ensuit-il que les femmes n'en doivent point avoir? Si vous êtes des Brutus, ne saurionsnous être des Porcia? Pour moi, je pense qu'il ne" messied pas d'unir la fermeté à la grâce et que l'épouse d'un héros peut bien se piquer d'être une héroïne. Ne voyez-vous pas ce petit souvenir que je porte à ma ceinture. 11 est chargé! Vous m'en fîtes présent quand nous entrâmes en campagne,''et parmi tous mes bijoux il n'en est point, je vous jure, qui me soit plus convenable.
Ah! tu es brave autant que charmante, ma Sabine, ma femme !
ANTOINETTE
Soyez plus réservé. Voici quelqu'un qui vient.