SCÈNE X GEORGES, VALENTIN
GEORGES, poussant la porte k droite et d'un ton très amical.
Venez, Monsieur.
VALENTIN
Monsieur Georges Suchot, je pense?
GEORGES
Oui, le frère de Geneviève, de Geneviève que vous aimez, et qui sera votre femme.^
(Il lui tend la main. Valentin s'incline sans prendre la main de Georges.) VALENTIN
Mademoiselle Geneviève ne sera pas ma femme.
Que dites-vous?
VALENTIN
Ce qui doit être.
GEORGES
Mais, Monsieur, prenez garde. Remarquez que je vous surprends près de ma sœur, la nuit, caché. Si l'homme qui est là n'était pas ce soir le fiancé de Geneviève, il serait demain mon adversaire. Comprenez-moi : il faut que je sois votre frère ou que je vous tue.
VALENTIN
Vous ne serez pas mon frère, puisque je n'épouserai
pas Mademoiselle Geneviève, et vous ne me tuerez pas, parce que je refuserai de me battre. Ni votre main, ni votre épée.
GEORGES
Morbleu ! seriez-vous lâche?
VALENTIN
Non.
GEORGES
Mais, vous déshonorez Genevièvel
VALENTIN
Non. Je l'aime, c'est vrai, depuis cinq ans; mais elle ne le saurait pas encore, si, tout à Theure, mon cœur ne m'était échappé, au moment oti je venais lui déclarer ma résolution de partir et lui faire pour toujours mes adieux.
Vous partez ! — ^ Pourquoi ?
VALENTIN
C'est ce que je suis résolu à vous apprendre.
GEORGES
Dites : obligé.
VALENTIN
Obligé, je le reconnais. A votre sœur, j'aurais pu mentir, et même je l'aurais dû. J'avais imaginé un prétexte pour expliquer mon départ. A vous, qui, me surprenant ici, avez le droit d'exiger la vérité, il faut que je la dise. C'est bien.
GEORGES
Je vous écoute.
VALENTIN
C'est mon histoire, Monsieur, que vous allez entendre. — A vingt ans, je suis resté sans famille, à Paris, pauvre, avec une sœur plus jeune que moi, et qui était belle.
Il y a dix ans de cela. Une petite somme que nous avait laissée noire mère me permit de prendre mes inscriptions et de passer mes examens. Je me trouvai en même temps docteur en médecine et ruiné. Je payai de mes derniers sous la plaque de cuivre qui indiquait mon nom et ma profession, et j'attendis les malades, qui ne vinrent pas. Seul, j'aurais supporté sans faiblesse la misère ; mais il y avait ma sœur, qui s'attristait, Monsieur, et (Jui était jolie, je vous lai dit. — Oh ! mais, Monsieur, j'y songe, à vous, je veux bien lo\it révéler; mais Geneviève ne saura rien, jamais rien. Vous me promettez qu'aucune de mea paroles ne lui sera répétée? Sur votre honneur, vous' m'en faites sermcDt?
GEORGES
Vous oubliez, Monsieur, quB moi seul, ici, peux faire des conditions; j'interroge, répondez. J'agirai ensuite selon mon devoir.
VALENTIN
Alors, Monsieur, je garde mon secret! il est à moi, hélas!...
GEORGES, violemment.
Non!
VALENTIN
Et nul ne me Tarrachera. (Georges marche sur loi.) Oh! vous pouvez me tuer, je ne me défendrai pas.
GEORGES
On ne tue pas les gens qui s'estiment assez peu pour ne pas se défendre. Mon père viendra, je lui dirai : « Monsieur Valentin, que tu as reçu dans ta maison, que tu as aimé et estimé, dont tu espérais faire ton fils, après avoir volé ton amitié et ton estime, a voulu te voler ta fille. » Et mon père vous chassera comme on fait d'un domestique, qui a dérobé un sac d'écus.
VALENTIN
Faites, j'y consens.
JL'STIGE 13i
GEORGES
Je dirai à Geneviève : « Monsieur Valenlin pouvait être ton mari, je suis venu à lui, la main ouverte, et disant : Ma sc&ur est à voas; il a. répondu : Non. Pourquoi? parce qu'il voulait bien de toi pour une heure, et que sans doute il t'aime assez pour te perdre. «
VALE.NTLX
Elie ne vous croira pas! Si elle le croyait, pourtant! Ah! tenez, je parlerai, j'avouerai, sans conditions, puis vous me plaindrez sans doute et m'épargnerez l'agonie d'être méprisé par elle. — Ma sœur, Monsieur, n'était pas pareille à la vôtre. Je voyais s'éveiller en elle d'inquiétants instincts. Assise à la fenêtre, près dç moi, il y avait dans ses yeux une flamme mauvaise, lorsqu'en face de nous, par une croisée entr'ouverte, se laissait voir Télégance de quelque appartement, ou quand passait, comme une tentation rapide, la voiture d'une fille. Observer l'inclinaison de plus en plus penchée vers le mal d'une* âme qui est presque la vôtre, — Jane pour mo4y Monsieur, c'était Geneviève pour vous! — c'est afireux, je vous jure, et je souffrais, déjà ! Je maudissais le petit emploi que j'avais accepté pour vivre, dans une maison de commerce. De ces heures que je passais hors du logis. Tune enfin pouvait être fatale. Savais-je si quelque jour, moi sorti, ma porte, à peine fermée, ne se rouvrirait pas pour laisser entrer cette chose qui se glisse et se cache d'abord : la honte ! — Pardonnez-moi, Monsieur, de conter si longuement ; comme je sais où je vais, je crains d'y arriver. — Des mois s'écoulèrent, sans événements, et je me rassurai peu à peu. Certaines élégances dans la toilette de ma sœur ne m'avertissaient pas.; nous^utres hommes, nous entendons peu de chose à la toilette des femmes, et l'on peut facilement nous en faire accroire sur le boû marché d'une robe ou d'un chapeau. J*ane se disait économe et acketeuse habile. Mais, un soir, rentré plus tôt que de coutume, seul, cherchant
dans un tiroir je ne sais quel objet, je trouvai des bijoux, d'autres bijoux, et de Targent. Combien? n'importe, de Tangent! Ma sœur était perdue! et sans doute, en ce moment même, elle était auprès de son amant, s'acquitlant de la somme reçue, — et m'acquittant moi-même ! Car je nie rappelai alors certains changements apportés dans notre vie naguère si parcimonieuse: un tapis acheté, un plat de plus au repas du soir; et, de cette espèce de luxe furtif, qui s'était peu à peu insinué dans notre fraternel ménage, j'en avais joui, comme elle! Mol, le frère, j'étais le complice ! Je n'avais pas le droit de châtier, on ne croirait pas à ma colère, et l'homme, son amant, si je le provoquais, me répondrait : « Allons donc ! » — Elle rentra. Elle n'avait pas d'amant. Pas encore. Une marchande, une de ces femmes qui rôdent, qui cherchent, et qui trouvent, lui avait escompté son déshonneur prochain. Etait-ce moins terrible? non. Jane devait sa chute, et je savais qu'elle paierait. Je courus chez la marchande, je lui dis : « Attendez, vous ne perdrez rien. Je vous donnerai de l'argent, chaque mois, je vous lé jure. — Bon, me dit-elle, il y a longtemps que vous savez la chose. Aidez-moi donc à décider la petite, et ne faites pas l'innocent. — Malheureuse, combien vous doit Jane? — Trois mille francs. — Les voici. » Et je m'enfuis, ayant payé. (Très vite:) Oui, payé avec de Targent que j'avais dans ma poche, avec de l'argent que j'avais louché dans la journée pour la maison de commerce où j'étais employé. J'ai été condamné à dix mois de prison. Voilà pourquoi je ne puis ni épouser votre sœur, ni me battre. avec vous.
GEORGES
Vous avez été malheureux, Monsieur.
VALE^TIN
Quand je sortis de prison, ma sœur n'était plus qu'une pauvre créature qui rit, et qu'on pleure. « Eh bien! après, me dit-elle, pour la sœur d'un voleur... » Je
quittai Paris. Quelqu'un, un parent, qui ne savait pas, ou feignait d'ignorer pourquoi je baissais les yeux quand d'honnêtes gens me regardaient, m'avait indiqué cette bourgade, dont le médecin venait de mourir. — Oh ! Monsieur, je m'accuse, je n'aurais pas dû entrer dans la maison de votre père, ni lever les yeux, moi coupable et sali, sur celle, si pure et si intacte, que, désormais, soyez tranquille, je ne nommerai plus. Pardonnez-moi et ne me chassez pas. Je pars.
GEORGES, après un silence, et gêné.
Mais ce récit, qui yous montre coupable d'une part et vous innocente de l'autre, qui me prouve qu il soit véridique?
VALENTIN
Comment?
GEORGES
Un homme capable de poursuivre la chute d'une jeune fille, — et j'ai dû un instant vous croire tel, — ne pourrait-il pas être capable aussi de préférer le déshonneur aux conséquences de sa mauvaise action ?
VALENTIN
Vous croyez que je mens! Pour échapper à votre colère? Qu'ayant besoin d'une excuse, je choisis Tignominie! et que je me réfugie, par lâcheté, dans la honte? Ah! vraiment, c'est plus de mépris que je n'en mérite. Heureusement, je puis, ici même, prouver que j'ai dit la
"vérité. (Il est allé vers la bibliothèque, à droite, et choisit un gros infolio.) Année 1866, c'est bien cela. (Il porte le volume sur la table.)
Non, je n'usurpe pas la qualité de malhonnête homme. (Il ouvre le volume.) Là, oui, là, Hsez. Oh! je n'ai pas changé de nom, je m'estimais justement puni.
GEORGES, après avoir lu.
Vous disiez vrai. Je vous plains. Adieu.
(Après un salut que Georges lui rend froidement, Valentin se dirige vers la jorte du fond,)
13i THEATRE EN PROSE
SCÏLNE XI
Les Mêmes, GENEVIÈVE, puis SUCHOT et PIGALOU
A l'arrivée de Geneviève, Georges et Valenlin demearent interdits. GENEVIÈVE, très joyeuse, très enfant.
C'est moi. Vous avez fait connaissaace? (A son frère.) N'est-ce pas qu'il est charmant? Bien mieux que toi.
(A tous deux, parlant vite, un peu nerveuse:) YOUS ne ditCS rien? Je
comprends, vous avez traité une affaire, une affaire fort grave, et vous prenez un air digne. Fi! les hommes sérieux! Mais me voici, je suis très frivole. (A Georges:) Et
je ris. (X Valeitin.) Et je veux que Ton rie. (Brusquement:) Il y a
^un malheur!
GEORGES, un peu bas, à Valenlin.
Relirez- vous, Monsieur.
GENEVIÈVE
Restez.
GEORGES
Sache donc dès ce soir ce que tu apprendrais demain : le docteur Valentin s'éloigne de ce pays; nous le voyons pour la dernière fois.
(Geneviève a reçu un coup terrible. Bile se domine. Elle est au milieu du théâtre, très pâle, la tête baissée.)
GENEVIÈVE, immobile, concentrée, à Valenlin.
C'est vrai?
VALEiNTIN
Oui, Mademoiselle.
GENEVIÈVE, toujottœ immobile et d'une voix plus sourde.
Pourquoi?
GEORGES, après un regrsrrd à Valentin qui le sapplîe
Il vaut mieux que lu Tignores.
GENEVIEVE, à son frère, d'une voix sourde et dure,.
J'étais heureuse. Tu arrives, avec toi le malheur. Justifie-toi, ou je croirai que tu es un mauvais frère.
GEORGES
Je ne puis.
GENEVIÈVE, amèrement.
Pourquoi es-tu revenu?
GEORGES
Soit. Puisque tu m'y forces. Tu ne connais pas tout entière la vie du docteur.
GENEVIÈVE
Parle.
GEORGES
11 vient de me faire un aveu.
Dis vite. Je souffre.
GEORGES Monsieur Valentin... (Son regard rencontre le regard désespéré de.Valentin; il hésite un instant, puis il dit:) Mousieur Valentiïl CSt
marié.
GENEVIÈVE, avec éclat.
Ce n'est pas vrai ! Il y a autre chose que tu veux me cacher! (a vaientin:) Il me trompe, n'est-ce pas?
VALENTIN, après un effort.
Il dit vrai, Mademoiselle.
GENEVIÈVE
Vous êtes marié?
VALENTIN
GENEVIÈVE
Il n'y a pas à votre éloignement d'autres motifs?
VALEMIN
Non.
GENEVIÈVE
C'est bien. Je sais que vous n'avez jamais menii. Je meurs.
Ma sœur !
(Valenlin, après un cri, veut s'approcher de Geneviève et n'ose pas. — Entre par le fond Monsieur Suchot, suivi de Pigalou.)
SUCHOT, joyeusement.
Le voilà!
GEORGES
Voyez, mon père.
sucnoT Geneviève !
VALENTIN
Portez-la sur son lit... Faites-lui respirer ce flacon.
GEORGES, soulevant sa sœur et la menant vers la porte à gauche.
Oui.
SUCHOT, très troublé.
Qu'est-il arrivé encore?... Ne la quittez pas, docteur.
VALENTIN, n'osant pas, à Georges:
Monsieur?...
GEORGES
Venez.
(Us sortent par la gauch,e.) PIGALOU, plongé dans des réflexions amères, après un silence.
D'une part, Luc, qui me tient ! C'est grave. De l'autre, vol domestique ! Très grave aussi, (ii s'assied devant la
table-bureau.) Profitons de la solitude et de la nuit pour étudier la question à fond. Les heures de travail, ah ! ce
sont les meilleures. (Tournant v«rs lui le journal ouvert :) TieUS ! OU
a tourné la page. (Usant o « Abus de confiance... escroquerie... le docteur Val... » (II achève de lire, à voix basse, avec des exclamations d'ëtonnement et de joie :) Ah ! bah !