‹ Théâtre en proseChapitre 59 sur 143 · SCÈNE V VALENTIN, PIGALOU · texte numérisé non relu

SCÈNE V VALENTIN, PIGALOU

PIGALOU

Mes compliments, Monsieur le docteur.

VALENTIN, inattentif.

Que me voulez- vous?

PIGALOU

Ma parole! vous êtes très fort. Et j'ose croire que, si vous me connaissiez, un tel éloge aurait de quoi vous flatter. Je ne prodigue pas mon admiration. J'ai, comme

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on dit, le sens critique. En cinq ans, pas une faute! Le diable m'emporte si moi-même je ne le prenais pas pour un imbécile. Oh ! vous êtes un malin, et vous avez raison : pour nous autres, Thonnêteté, il n'y a que cela.

VALE]^«TIN

Je ne comprends pas. Vous êtes fou.

PIGALOU

Eh ! ne faites pas de manières, mon maître! Est-ce que vous avez peur que je découvre le pot aux roses? Bon ! je suis un confrère. Ou, peut-être, vous rougissez parce qu'autrefois vous vous êtes laissé prendre? C'est trop de modestie, docteur! Des défaites comme celles-là valent des victoires et l'on doit se vanter de ses antécédents, quand ils sont aussi honorables que les vôtres.

VALENTIN

Vous savez !

PlGALOU

Je te dis que je t'admire! J'ai lu, relu; tu as été superbe! Non, moi-même, je n'aurais pas trouvé si bien.

VALENTIN

malheureux que je suis!

PIGALOU

La sœur coquette, la marchande qu'il fallait payer, l'argent qui se trouvait, par hasard, dans la poche : quelle combinaison î Je vois d'ici les juges. Pas de préméditation! Un noble sentiment poussé à l'excès! Le président pleurait.

VALENTIN

Monsieur, un hasard, que je ne m'explique pas, vous a mis en possession d'un secret...

PIGALOU

Dont je n'abuserai pas, mon maître! Seulement, écoute : ce que tu machines dans la maison Suchot, je ne tiens pas à le savoir; — il est dans mes principes de laisser agir les autres; je suis l'ouvrier qui se montre au moment de la paye; — mais, fais vite, et part à deux.

VALENTIN

Ah! assez ! Ce qu-e j'ai été, vous le savez, c'est possible ; mais ce que je suis devenu, vous l'ignorez, et je n'ai point à vous le dire.

^ (Il va pour sortir,)

PIGA.L0U

Ce que tu es devenu^ un sournois. C'est à la caisse que lii en veux, hein?

VALENTIN

Misérable 1

PIGALQU

Eh bien! quoi? des mots de réquisitoire? Tu vois bien que nous sommes seuls. Tu attendais? Je comprends : tu ne voulais faire le eoup que lorsqu'il en vaudrait la peine? On ne s'expose pas pour une misère. Je t'approuve. Mars, voilà, du peu qu'il y a là-dedans, j'en ai besoin. J'ai des goûts modestes, et, comme je te tiens... Où vasta?

VALENTIN

Avertir MonsieuT Suchot qu'il a pour domestique un voîenr, et qu'il fera bien de le chasser.

PIGALOU

Bon! j'ai ton secret. Tu ne bougeras pas d'ici. Mais c'est dofic pour de vrai que tu fais l'hoanête homme? Tu te prends au sérieux, mon camarade? Oui, les pauvres soignés gratuitement, une école fondée.,. Ta es en train de te refeire une h<Hsiaêtetè? Et tu me méprises, moi, parce que je n'ai pas changé d'opinions? Des romans, mon cher! La Pègre, vois-tu, c'est une porte qui se

referme derrière vous. Ceux qui sont allés au bagne, on les reconnaît à ceci, qu'ils ont toujours l'air de tirer le boulet. Tu t'es évadé du mal? n'importe !^a conscience traîne la jambo.

VALENTIN

Oh! cet homme prêle une voix à ma plus affreuse pensée.

PIGALOU

Mais, j'y pense, tu es peut-être encore plus malin que je ne croyais. Ce n'est pas à la caisse directement que tu en veux; non, tu prends un détour: c'est à la fille! Bon moyen d'avoir le magot sans risquer la Cour d'assises. Dévaliser les gens par contrat, avec l'autorisation de Monsieur le Maire! Le Code civil au lieu du Code pénal! Et, par-dessus le marché, la demoiselle qui est une jolie fille.

VALENTIN

Infâme! Je vous défends!...

PIGALOU

Hein? des voies de fait? Quand on a des antécédents, c'est grave. Article 309. Défie-toi. D'ailleurs, épouse ou n'épouse pas, je m'en soucie comme d'un juge d'instruction. Veux-tu, oui ou non, faire le coup? (Valentln le regarde dans les yeux. Pigalou repreud avec une brusque colère :) C'cSt UOU? Et

Luc, qui attend son argent, ne l'aura pas, et moi, dénoncé, je serai pris? Le tout, parce que monsieur l'honnête homme ne veut pas retirer ses gants? Eh bien! je m'en charge, moi, de l'honnête homme! Je m'en vais faire un joli tas de hontes de sa charité, de sa bravoure et de cette pépinière de gendarmes qu'il appelle son école. « Hélas! ma bonne demoiselle, voyez comme on peut être trompée! 11 a eu des malheurs, cet excellent Mons'ieur Valentin! Oh! presque rien! une petite étourderie de jeunesse. C'était pour sa sœur. Je suis sûr qu'il en ferait autant pour vous, et vous auriez bien tort de ne pas l'épouser tout de même ! »

VALENTIN

Vous diriez à Geneviève!...

PIGALOU

Non, je me générais I Voici, je joue cartes sur table. Il faut que je donne trois mille francs à Luc, sinon j'aurai à causer avec le capitaine de ^gendarmerie, et je n'aime pas la conversation des gendarmes. (Désignant

la caisse :) L'argent est là. (Posant une clé sur la caisse :) Voici la

cjé. (Allant vers la caisse :) Le mot par lequel on ouvre, c'est « Jane », un des noms de la petite. Ces bourgeois ! ils se servent de la famille pour^enfermer l'argent! Le père est là-haut, faisant des comptes. Le frère est auprès de la demoiselle, qui n'a pas fini de s'évanouir. Tuas le temps. Hardi! Tu ne risques rien. On ne te soupçonnera pas, toi, l'homme vertueux. Moi, je fais le guet sous la fenêtre. Dans dix minutes, (ii tire sa montre.) — Oh! elle va bien, c'est un cadeau de ce bon abbé Buchon — dans dix minutes je donne avec le talon trois coups contre l'espalier; si tu ne m'apportes pas mes trois mille francs, je remonte — j'aurai le temps avant les gendarmes, — je dis tout à la petite, et l'on te flanque à la porte. Voilà.

VALENTIN

Va-t'en! va-t'en!

PIGALOU

Oh! sois tranquille, je m'en vais. Je ne pratique jamais moi-même. Dans dix minutes. Monsieur l'honnête homme.

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