‹ Théâtre en proseChapitre 70 sur 143 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

Les Mêmes, ELISABETH BOLESKA, LE JEUNE ETIENNE BOLESKI (six ans), MONSIEUR LE STAROSTE, MON- SIEUR LE PANETIER, MONSIEUR L'ÉCHANSON , MONSIEUR LE PORTE-ÉTENDARD et d'autres Gen-

• TILSUOMMES, DES PAYSANS, UN RaBBIN, DES JuiFS; LE

PÈRE DOMINIQUE et des Enfants de choeur, qui restent

debout à la porte do la chapelle.

(Tous les personnages font d'abord la haie. Elisabeth Boleska, tenant son fils par la main, traverse la cour et monte le g^and escalier. La foule la suit et s'échelonne sur les marches. La comtesse, dès qu'elle est sur la terrasse, se retourne et lève les bras. Elle a trente ans. Elle est en deuil. Elle domine toute l'assemblée.)

ELISABETH, sur le seuil.

Messieurs mes frères, amis et serviteurs, au nom du comte André Boleski, mon mari, qui est absent, et du" comte Etienne Boleski, mon fils, qui est petit, je vous remercie d'avoir choisi la chapelle de leur château pour y célébrer Tillustre jour de détresse où les meilleurs de nos frères, après avoir combattu depuis l'aurore, tombèrent au soleil couchant, avec la fortune de la Pologne. Hélas! c'est un temps lugubre que le temps où nous sommes.' La dernière défaite de Pulawski a livré la République aux fringales cupides de la tzarine, de l'empereur et du roi. Trois hyènes maudites ont démembré la sanglante suppliciée; et la volonté du lâche Stanislas-

Auguste, d'autant plus lourde qu'elle est elle-même opprimée, règne sur la Pologne et sous la Russie, comme un portefaix surchargé piétinerait un reste de cadavre. Cependant, si notre seigneur était parmi nous, vous ne partiriez pas sans avoir pris place à notre table hospitalière, ni sans avoir bu longuement à notre vieille gloire éteinte avec les aïeux, — que les fils rallumeront! Mais l'épouse solitaire doit vous dire adieu sur le seuil de la maison que vous avez honorée.

MONSIEUR LE STAROSTE

Vous avez bien parlé. Madame Elisabeth Boleska. Pourtant, nous ne vous quitterons pas sans que vous ayez entendu notre plainte.

ELISABETH

Votre plainte?

MONSIEUR LE STAROSTE Oui, (Elle descend l'escalier. Tous ont reculé lentement vers la table de pierre. — Le Staroste, désignant un homme à sa gauche :) Célui-Ci CSt UU

serf. Il représente en ce lieu les trois mille laboureurs de vos champs et les huit cents bûcherons de vos forêts.

Je salue mes paysans.

MONSIEUR LE STAROSTE, désignant un homme à sa droite.

Celui-là est un juif, un rabbin ; il a été envoyé ici par les juifs nombreux qui trafiquent dans vos bourgs et dans vos villages.

ELISABETH

Je recommande au pardon du Seigneur les juifs de mon domaine.

MONSIEUR LE STAROSTE

Moi, je vous parle au nom de tous les gentilshommes de ce district. Vous me connaissez. Je ne le cède en noblesse ni en opulence à aucun magnat de la Couronne ou

de Lithuanie. Cependant j'ai promis d'être, le jour où la Pologne qui a été libre voudra le redevenir, Tallié de votre mari et le serviteur de sa fortune. Pourquoi Tai-je promis? Sachez-le. La délivrance de notre terre ne sera pas l'œuvre d'un jour; la tâche en doit être confiée à des familles en qui elle se continuera de mâle en mâle, ainsi que se transmet l'héritage. Or, le ciel qui vous a envoyé un fils ne m'adonne qu'uQe fille. Je me suis donc soumis à un père plus heureux.

ELISABETH

Nous savons cela, Monsieur le Staroste; nous savons en outre qu'Hélyonne, votre fille, grandit pour être la femme de notre fils Etienne. Que Notre-Dame les aime!

MONSIEUR LE STAROSTE

Qu'ils l'implorent, et qu'elle les exauce! — Voilà donc qui nous sommes, moi, ce paysan et ce juif. Voici maintenant ce que nous avons à vous dire. (Unsibnce.) A ceuxci qui sont les serviteurs-nés de votre mari, à nous gentilshommes qui sommes ses courtisans et ses amis, le même soupçon est venu : nous pensons que notre seigneur le comte André Boieski, fils des Woïevodes de Grodno, castellan de Pruzani par son père, et castellan de Mikalina par le vôtre, est un traître.

ELISABETH

Maudit soit celui en qui un tel souci est né I Malheur à celui qui a prononcé cette parole I J'atteste la Vierge mère, sainte reine de Pologne...

MONSIEUR LE STAROSTE

Nous approuvons votre colère. Madame Elisabeth, et n'en sommes pas offensés. Mais, calmez-vous et répondez. Pourquoi le comte Bolesld, il y a six ans, n'a-t-il pas signé l'acte de la Confédération de Bar?

ELISABETH

Il a été abusé par les feintes promesses du roi Stanislas.

MONSIEUR LE STAROSTE

Pourquoi n'a-t-ilpas fait campagne avec les nôtres?

ELISABETH

Il était à Varsovie, prisonnier.

MONSIEUR LE STAROSTE

Pourquoi, redevenu libre après notre défaite, n'a-t-ili assisté à aucune des diétines tenues dans ce district? .

ELISABETH

La rébellion de ce district n'eût abouti qu'à la défaite. Nous ne pouvons rien sans Taide de toute la République.

MONSIEUR LE STAROSTE

Pourquoi n'a-t-il pas noué des alliances avec les noblesdes autres palatinats?

ELISABETH

Il a dû le faire.

MONSIEUR LE STAROSTE

Il a quitté la Grande-Pologne et n'est pas venu en» Lithuanie.

ELISABETH

Eh bien I par lettres !

MONSIEUR LE STAROSTE

Il n'a pas écrit.

ELISABETH

Qui vous l'a dit ?

MONSIEUR LE STAROSTE

Ceux-là mêmes auxquels il aurait ylû écrire.

ELISABETH

C'est qu'il ne croit pas l'heure venue d'un soulèvement général.

MONSIEUR LE STAROSTE

En l'attendant, il pourrait vivre parmi nous. Depuis quand un seigneur dé Mikalina ne chasse-t-il plus avec ses amis le héron des marécages ou les loups-cerviers et les ours de la Bruyère-Noire, et n'aime-t-il plus à boire jusqu'au matin dans les grands festins fraternels?

^ELISABETH

Il a vécu à l'étranger, pour le service de notre cause. En France d'abord.

MONSIEUR LE STAROSTE

Pendant six mois.

ELISABETH

En Angleterre.

MONSIEUR LE STAROSTE

Quelques semaines.

ELISABETH

En Autriche. Et maintenant...

MONSIEUR LE STAROSTE

Maintenant, il est en Russie,- et vous le savez bien, vous qu'il abandonne et oublie, en même temps que son pays!

ELISABETH

Par la vraie mère du Rédempteur, je crois que vous osez me plaindre! Insulter à ce point, sur le seuil de sa propre maison, vous, celui dont vous avez toujours mangé le pain, vous, celui dont vous avez cent fois béni l'hospilalité! Mais, rappelez-vous donc, ingrats, quel

homme c'est que le comte Boleski? Lequel d'entre vous, paysans, lui a demandé un allégement de redevance, qu'il n'ait pas accordé? Pour lequel d'entre vous, gentilshommes, a-t-il refusé de toucher à son épargne? En lui seul revivait la largesse des antiques palatins, et vous reconnaîtrez en lui leur courage quand se lèvera l'aurore de la nouvelle guerre.

MONSIEUR LE STAROSTE

S'il n'a pas changé, qu'il l'evienne.

ELISABETH

Il reviendra.

MONSIEUR LE STAROSTE

Quand?

ELISABETH

Dans un mois.

MONSIEUR LE STAROSTE

Vous en êtes sûre?

ELISABETH

Je le dis.

MONSIEUR LE STAROSTE

Sur la tète de votre fils, vous êtes prête à le jurer?

ELISABETH

Sur la tête de mon fils Etienne Boleski, je le jure! Et que cet enfant meure si avant un mois il n'a pas embrassé son père.

MONSIEUR LE STAROSTE

Ceci nous suffit, Madame; l'absence de votre mari était la cause majeure de nos soupçons. Qu'il reparaisse! vous nous verrez, pleins de respect pour le maître revenu, rougir de nos doutes et en implorer le pardon.

ELISABETH

Ce jour-là, Messieurs mes frères, j'intercéderai pour vous.

(Elisabeth, avec ces paroles, les congédie d'un grand geste. Tous sortent à reculons, l'air repentant, par la grande porte. Elisabeth garde longtemps sa fière attitude. Dès qu'elle est seule, elle détaille, court à son fils, le prend dans ses bras, s'agenouille, parle avec des sanglots.)

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