‹ Théâtre en proseChapitre 73 sur 143 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

RHODZKO

Heureuse I Oui. Être à jamais délivrée d'un lâche ne sera-ce pas un bonheur en effet pour cette douce et grande femme? Cet homme qui va venir, ce comte André Boleski, qui est mon maître, je le connais. Depuis dix ans, je Tépie, ici, à Varsovie, à Pétersbourg, partout : une àme faible, incapable tout autant d'un forfait hardi que d'un sublime exploit, inégale à toute grandeur. Plus loin que le regard ne s'étend du sommet de la tour, la terre et les hommes lui appartiennent ; s'il voulait, lui, magnat de Lithuanie, s'il osait vouloir quelque fière entreprise de délivrance, ses paysans lui feraient assez de soldats, et il trouverait vingt champs de bataille sans sortir de son domaine. Vainqueur, quel triomphe! Et il vaincrait! Car il a cette sainte épouse qui lui assure par ses prières la partialité de la Providence. Vaincu même, quelle gloire ! Mais non, détourné de la patrie par une ambition mes-

quine, éloigné du foyer par une aventurière frivole et perverse, il abandonnera tout, la victoire possible, la gloire .certaine, et jusqu'à son admirable femme, pour les faveurs d'une cour étrangère partagées avec cent autres et pour la beauté d'une coquette avide. L'imbécile! Eh bien ! que sa volonté soit faite, puisqu'elle s'accorde avec la mienne. La maison, qu'il la renie, la patrie, qu'il la désavoue; que ses terres ne soient plus à lui, que ses paysans ne soient plus à lui, que ses gentilshommes eux-mêmes ne le reconnaissent plus pour leur chef. Alors, il faudra bien qu'ils en acceptent un autre. Oui, un autre, dont la puissance ignorée, longtemps accrue dans l'ombre, surgira devant eux, tout à coup. Et plus tard, personne ne se souviendra des bassesses anciennes, qui furent nécessaires; non, personne, pas même celle qui en aura souffert un jour, pas même Dieu! qui sera glorifié par ma victoire, quand je me dresserai dans mon orgueil, libérateur d'un peuple et plus grand qu'un roi.

(Il lève glorieusement la tête. André Boleski vient d'entrer et met la main sur l'épaule de Rhod?ko qui, brusquement, s'incline dans une humilité obséquieuse.)

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