SCÈNE VI ELISABETH, ANDRÉ BOLESKI
ELISABETH
André! Ah ! mon André! Laisse-moi, la tète sur ton épaule, les bras autour de ton cou, m'assurer de ta présence, me convaincre de mon bonheur. C'est toi, toi! Oh! c'est bien lui! Etienne va venir, on l'habille. Tu verras comme il est beau. J'ai bien pleuré, cruel! mais je t'adore pour ces larmes même, dont le souvenir centuple ma joie. Que disaient-ils donc, tes gentilshommes et tes paysans, et ces juifs aussi, que tu ne reviendrais pas? Mon espoir tenace affirmait ton retour. J'ai ordonné qu'on les rappelât. Ils vont venir te saluer, cher seigneur qui apportes le bonheur à ton foyer et la liberté à tA patrie.
J'apporte la liberté, en efTet. Non pas à la Pologne, qui s'agite en vain dans ses rêves, mais à vous, Elisabeth.
ELISABETH
A moi? Quelle est cette parole? André, tu ne me regardes pas? Ohl André, que veux-tu dire?
ANDRÉ BOLESKI
Asseyez-vous. Écoutez-moi. Oui, là, asseyez- vous.
Depuis cinq ans, vous êtes seule, et vous souffrez dans cette solitude. Une telle vie, enfin, doit vous sembler lourde. Les tristesses que je ne puis effacer^ de votre passé, je veux du moins les épargner à votre avenir. Jeune, belle, vous pourriez rencontrer le bonheur encore, si vous n'étiez attachée à celui qui vous abandonne. Eh! bien, je vous délie. Je suis venu pour vous offrir et vous conseiller...
Quoi donc?
Un divorce.
ELISABETH
ANDRÉ BOLESKI
ELISABETH
Qui m'a calomniée? qui a menti? Oh! je comprends. Quelqu'un t'a dit qu'en ton absence j'ai gaspillé l'épargne de ta maison, laissé tes champs en friche, ou vendu à vil prix tes serfs et tes villages, pour payer des parures et des fêtes! On t'a conté peut-être que je n'ai pas su enseigner à ton fils la dévotion à Notre Dame ni le respect du nom de son père? Ou bien Ton t'a fait croire que, toi parti, un étranger a dormi dans le lit sacré où tu m'as faite épouse ? Car un gentilhomme ne peut répudier'Sa femme que si elle est adultère, mauvaise mère ou voleuse. '
ANDRÉ BOLESKI
Elisabeth ! Je sais que, seul, je suis coupable.
ELISABETH, les bras ouverts.
Que Dieu soit donc loué, car voici ton pardon!
ANDRÉ BOLESKI, troublé.
Vous pourriez oubher mes fautes?
ELISABETH
Tu les rachèteras.
ANDRÉ BOLESKI
Je n'en ai pas le pouvoir, — ni la volonté.
ELISABETH
Ni la volonté I Ce divorce, c'est donc pour toi, pour toi seul que tu le désires? Ta pitié n'était qu'un prétexte! Tu ne veux plus de moi? Ah ! ma tête se perd. Mais, André, rappelle-toi. Tu m'as aimée, jeune fille, dans la maison de mon père, tu me disais des paroles qui m'enivraient, que j'étais belle, que tu m'aimerais toujours. Mariés enfin, comme nous avons été heureux! Oh! les belles courses dans la chère forêt de notre domaine. Puis, le soir, tu t'accoudais à la table, près du foyer, sous la lampe, méditant des combats et des gloires; moi, tout près de toi, je filais, silencieuse. Et quand je levais mes yeux, j'admirais dans les tiens la fierté de ta pensée. Non, non, tu n'as pas oublié tant de paisibles joies et de belles espérances. Et le fils que lu m'as donné, ton fils qui sera là tout à l'heure, qui te parlera, qui te sourira, est-ce que tu ne songes pas à lui? Ah ! cher père de notre enfant! je le défie bien de me quitter quand tu l'auras, embrassé.
ANDRÉ BOLESKI
Je ne veux pas le voir. (A part:) Je crois qu'en effet je n'oserais plus, après.
ÉLISABETQ
Tu ne veqx pas le voir? Mais, pendant ces cinq années, quel homme es-lu donc devenu? Tu n'avais pas le cœur mauvais; tu étais seulement trop facile aux conseils. Je devine, quelqu'un te dirige, te pousse. Tu aimes une autre femme, peut-être? une étï*angère ! une Russe! que tu veux épouser? Mais, dites-moi donc que ce n'est pas vrai !
ANDRÉ BOLESKI
Pardon.
ELISABETH
Oh!
(Rhodzko passe au fond. Il observe le comte et s'éloigne après un rreste de colère et de dédain.)
ANDRÉ BÔLESKI
Il le faut, cependant. (Il hésite, ll va vivement vers la table, se verse un plein verre de vin et l'avale d'un trait.) Elisabeth, ne prolongeons pas ce supplice. Vous comprenez maintenant qu'une séparation légale est nécessaire? Elle importe à mon bonheur et à votre repos. Si vous le voulez, elleexiste dès à présent. J'ai formé une demande en divorce; il fallait la fonder sans rien alléguer qui put entacher votre honneur; une différence de religion était un prétexte suffisant; j'ai abjuré la foi catholique. Il fallait aussi vous épargner les amertumes d'un procès; j'ai fait établir par une enquête habilement déroutée voire départ poiïr une destination inconnue. Je suis puissant, Tarrêt a été prononcé. Sans doute, rendu à votre insu, il est nul. Réclamez, paraissez seulement, nous sommes liéspoùr toujours, mais déclarez en quelques lignes que vous renoncez à votre droit d'appel, ou, plus simplement, signez la formule d'acquiescement que j'ai fait rédiger au bas de cet acte, expédiez l'arrêt approuvé au consistoire de Grodno ou de Troki — Troki est plus voisin — et le jugement devient définitif, et nous sommes libres. Madame. Naturellement l'arrêt vous assure la possession de la castellanie de Mikalina et des villages qui en dépendent, héritage de votre père, et votre tils n'appartient qu'à vous seule. Signez, Elisabeth.
ELISABETH
Non..
ANDRÉ BOLESKI
Vous refusez ?
ELISABETH
Je refuse.
ANDRÉ BOLESKI
Vous ferez révoquer rarrél?
Oui.
ANDRÉ BOLESKI
Quoi! malgré l'aveu que je viens de vous faire, votre attachement fidèle...
ELISABETH
Comte André Boleski/vous vous en faites accroire! Je ne vous aime plus.
ANDRÉ BOLESKI
En ce cas, pourquoi ne pas signer?
ELISABETH
Le divorce est un crime.
ANDRÉ BOLESKI
Nos lois le permettent.
ELISABETH
Ma foi le défend. Qu'y gagnerais-je, d'ailleurs? Me jugez-vous femme à prendre un autre époux? Je suis de celles qui meurent dans le lit où elles se sont données.
ANDRÉ BOLESKI
Vous êtes de celles aussi qui ne doivent pas endurer un outrage. Songez qu'après le divorce mon amour pour une autre ne vous sera plus une offense.
ELISABETH
J'aime mieux être votre victime que votre complice.
ANDRÉ BOLESKI
Ainsi, votre orgueil s'accommodera...
.LES MERES E^NXEMÏES 199
ÉUSABETn
Mon orgueil le cédera à mon devoir, contracté devant Dieu! Vous, vous retournerez à Varsovie, ou à Pétersbourg, hélas! Vous serez le citoyen déloyal à sa patrie, le mari déserteur du foyer, le père renégat de son fils. Eh bien! moi du moins, épouse obstinée, je maintiendrai, aulant qu'il sera en moi, la fidélité à la République, h la maison, à la race; et je sauverai de vous-même tout ce que vous ne pourrez pas en emporter d'ici.
AxNDRÉ BOLESKI
Prenez garde! je trouverai des forces dans la colère pour vous contraindre à m'obéir.
ELISABETH
^ Elles se rompront contre ma volonté.
ANDRÉ BOLESKI
Peut-être. Vous êtes impérieuse etjalouse.de vos prorogatives dans cette maison où vous avez commandé; il est des humiliations que votre fierté ne supporterait pas.
Menaces.
Rhodzko I Excellence?
ELISABETH
ANDRÉ BOLESKI
RHODZKO, sur la terrasse.
ANDRE BOLESKI
La comtesse a ordonné de rappeler les gentilshommes et les paysans qui sont venus ce matin à Mikalina? Qu'on ne tienne aucun compte de ces ordres. ^Elisabeth fait un mouvement. Le comte l'observe. Elle so maintient.) DéSOmiaiS, VOUS
n'obéirez à la comtesse que lorsque je l'aurai commandé.
ELISABETH
Oh! Monsieur!
RHODZKO
Que dois-je faire, Madame?
ELISABETH
Qui vous parle? Obéissez à votre maître. (Rhodzko s'éloigne.) Est-ce tout, Monsieur? Je me retirerai si vous n'avez pas en ce moment quelque autre outrage à me faire.
ANDRÉ BOLESKI, vaincu, plein de honte. >
Allez, Madame. Oui, allez.
ELISABETH
Je vous jure, cpmte André Boleski, que j'ai pitié de vous.
(Elle entre dans le château.)