‹ Théâtre en proseChapitre 99 sur 143 · SCÈNE m · texte numérisé non relu

SCÈNE m

BOLESKI, puis l'Étranger, puis SONYA, puis LE COLONEL WLADIMIROF

Deux heures. Drewics n'arrive pas. Parfois, je me demande, si Sonya, instruite de la mission de Drewics auprès de Timpératrice, n'a pas intercepté le message, ou la réponse, si le messager lui-même... Allons, il faut donner un nouveau contre-ordre, gagner un jour encore. (Il s"assied devant la table, frappe sur un timbre et écrit. L'Étranger entre par le fond et referme la porte derrière lui, puis les deux autres portes. Le salon devient plus obscur. L'homme s'approche et se tient immobile derrière le comte. Boieski tend, sans se retourner, la lettre qu il vient décrire.. Cet Ordre aU COloncl W'iadimirof. (L'Étranger prend la lettre, la lit et la brûle à la flamme d'une bougie, pendant que le comte se lève et va vers la droite. L'Étranger achève de brûler la lettre au moment oii le comte se retourne.; Hein? Qui ètCS-VOUS? Que

faites- vous?

RHODZKO Votre devoir. (Le comte, furieux, avance d'un pas.Rhodzko salue profondément et tend au comte un pli scellé de rouge.) De la part do Sa Majesté le roi Stanislas-Auguste, qui me délègue auprès de Votre Excellence.

ANDRÉ BOLESKI

Ah! — Je me réserve de châtier votre audace. — Donnez.

(Le comte s'approche do la lumière.)

RHODZKO

Si Votre Excellence lisait avec peine à la clarté de cette îampe, je pourrais lui dire le contenu de la dépêche.

ANDRÉ BOLESKI

Vous l'avez lue?

Je l'ai écrite. (Pendant que le comte parcourt la dépêche :) Sa^ Majesté s'étonne de votre inaction étrangement prolongée. Elle vous engage à entrer en campagne, sans autre retard, et me commet au soin de vous y contraindre.

ANDRÉ BOLESKI, à part.

Oh! il faut que Drewics arrive.

RHODZKO

C'est tout, n'est-ce pas, Monseigneur?

(Il se penche dans la clarté du flambeau vers le comte, qui se retourne.)

ANDRÉ BOLESKI

Rhodzko!

RHODZKO

J'avais renoncé à l'espoir d'être reconnu.

ANDRÉ BOLESKI

Toi, au service du roi de Pologne, et puissant?

RHODZKO

Très puissant.

ANDRÉ BOLESKI

Comment? par quel changement de destinée? Enfin, n'importe, c'est un heureux hasard, celui qui t'amène. Écoute-moi. J'ai été un bon maître, tu ne dois pas me haïr?...

RHODZKO

Je suis très dévoué à Votre Excellence.

2d0 THEATRE EN PROSE

AXDRÉ BOLESKI

Eh bien, retarde d'un jour le départ de Tarmée. Au nom du roi, tu le peux. Un délai de vingt-quatre heures, je ne demande rien de plus.

RHODZKO

Ainsi, c'est vrai, vous avez pitié de votre patrie?

ANDRÉ BOLESKI

Rhodzko, j'aime mon fils.

RHODZKO

Lequel ?

ANDRÉ BOLESKI

Ah! si lu savais mes tortures! Tu les sauras, tu m'entendras, un vieux serviteur, c'est un ami.

RHODZKO

Vous croyez ?

ANDRÉ BOLESKI

Il faut qu'enfin je parle à quelqu'un qui puisse me comprendre et me plaindre ; depuis tant d'années, j'étouffe. Tu connais Sophia Ivanowna? L'as-tu revue? Jeune encore, toujoure séduisante. Misérable celui qui choisit son épouse à cause de la beauté ! Il souffrira par les yeux charmants, il pleurera par les sourires. Son cœur? je ne sais pas s'il bat. Un regard sincère qui console, une parole douce et vraie, c'est ce que je n'ai jamais obtenu d'elle. Ardente aux plaisirs menteurs, froide aux bonheurs réels, frivole, en un mot, jusqu'à la barbarie, et, qui sait? — je l'ai cru souvent, — traîtresse et infâme ! voilà ce qu'elle a été pendant dix-sept ans pour moi qui l'ai tant adorée, — qui rougis de l'aimer encore.

Vous avez répudié Elisabeth Boleska, Monseigneur.

ANDRÉ BOLESKI

Ce n'est pas tout. J'ai un fils de cette femme. A sa naissance j'ai espéré. J'ai voulu reporter sur lui toutes mes tendresses, avivées de toutes mes angoisses. Cette unie nouvelle serait bonne et m'aimerait. Non ! pareil à Sonya! pareil! comme si le Ciel, pour redoubler mes amertumes sans en changer les causes, avait voulu me la redonner en lui.

RUODZKO

Vous avez abandonné Etienne Boleski, Monseigneur.

ANDRÉ BOLESKI

Hélas! le souvenir de cet enfant me hantait comme une vision de paradis. Je le voyais, grand de toutes les vertus, pur de toutes les innocences que son frère hélas! n'avait pas. J'ai voulu le connaître. Sa mère l'avait envoyé en France pour qu'il y achevât ses études, je suis allé en France, il y a trois ans. Je l'ai vu, je lui ai parlé. Il est meilleur encore que je ne l'avais rêvé.

nnoDZKO Vous lui avez parlé?

ANDRÉ BOLESKI

Dans les commencements, non. Mais bientôt, il ne m'a plus suffi de le voir sortir, le dimanche malin, du collège avec ses camarades, de l'y voir rentrer le soir. J'ai pris un nom, le premier trouvé, André Sawa. J'ai eu l'air pauvre et humble, j'ai été admis comme professeur dans le collège où il était. Je l'ai vu jouer, travailler, rire, penser déjà! Ah! son jeune cœur d'ange et de héros ! Nous causions ensemble. Je l'appelais» mon élève », quelquefois « mon fils », en me trompant. Comme il parlait avec une voix tendre et fière de sa mère absente, de sa pairie abaissée! Un jour, Rhodzko, il m'a raconté mon histoire, sans comprendre pourquoi je pleurais.

2o2 THÉÂTRE EN PROSE

RHODZKO

Vous ne lui avez jamais révélé votre nom véritable?

ANDRÉ BOLESKI

Ah! il me méprise!

RflODZKO

Vous êtes puni, en effet.

ANDRÉ BOLESKI

Par son mépris? non. Tout ce qui vient de lui m'est doux, même le désespoir. Je ne me plains pas de sa haine, à cause de mon amour. Quoi qu'il pense, je Taccepte avec bonheur. Ces rêves, Tindépendance reconquise, la Pologne restaurée, je ne veux plus en sourire^ puisqu'il y croit. Les Polonais eux-mêmes... — Ah! tu sais de quel effroyable honte ils m'ont abreuvé, tu conçois les rages qui s'étaient amassées en moi, tu devines les serments de vengeance durant tant de nuits sans sommeil, où, grinçant des dents, je revoyais cette foule sombre autour de moi, et cette main sur ma poitrine, et ce doigt sur mon front, et ces torches éteintes qui me poussaient dans la nuit! — Eh bien! les téméraires qui m'ont humilié à ce point, je ne sais plus si je les hais, depuis que je sais qu'il les aime. Sa douceur ne veut pas que j'aie de la colère. La malédiction que j'ai subie m'est un souvenir moins odieux, parce qu'ils l'en ont fait complice, et l'écho de ces paroles terribles : « Que le malheur soit sur vous! » me fait sourire parfois comme un souhait de bonheur, parce qu'il me les a dites.

RnODZKO

Vous n'attaquerez pas les rebelles?

ANDRÉ BOLESKI

Songe que nous pourrions nous rencontrer face à face, Etienne et moi, tous deux armés! L'exposer, lui, si pur,

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à un parricide! Songe que, s'il périssait, ce serait sur mon ordre. Etienne! Tué par moi !

RHODZKO

Puisque tu Taimes, ose t'en faire aimer. 11 t'a reconquis, mérite-le.

ANDRÉ BOLESKI

Que veux- tu dire?

RflODZKO

Écoute! écoute! Un jour, j'ai vendu ma patrie à Stanislas-Auguste. J'ai offert à l'ennemi cette alliée invincible, la misère polonaise : elle servira qui la soulagera. Pour être puissant, moi, et pour que mes pareils n'aient plus le talon des gentilshommes sur la nuque, j'ai promis de livrer les gloires des magnats, leurs richesses insolentes, le nom même de leurs pays; et, l'ambassadeur de Russie, par le commandement de Catherine 11, a juré sur les Saintes Images que,le jour oùil n'y aurait plus de noblesse polonaise, tous les serfs de Pologne seraient des Russes libres ! Mais, malgré moi, ma volonté défaille par instants. Je sens, je sens que ma vieille âme polonaise n'est pas morte. Comme il serait plus beau d'être libre et Polonais en même temps! Comprendras-tu, toi, mieux que ne l'ont fait les autres? Cette alliance nécessaire du serf et du gentilhomme, de la faulx et du sabre, veux-tu que nous en donnions l'exemple, tous deux? 11 en est temps encore. Viens. L'insurrection jusqu'à ce jour est peu puissante : quelques milliers de braves. J'en ferai surgir cinq cent mille. Pas de chefs, il y en aura deux, toi et moi. Redeviens le premier des nobles et fais-moi ton égal, moi, le premier des afl'ranchis. Viens, partageons le triomphe que j'espère, le martyre que je ne crains pas. Tu rentreras, la main sur l'épaule de ton fils, dans ton domaine délivré, ou tu tomberas avec lui sur quelque beau champ de bataille.

ANDRÉ ROLESKI

Quel homme es-tu, Rhodzko? Trahir la Russie!

RHODZKO

Tu as bien trahi la Pologne î

ANDRÉ BOLESKI

C'est trop d'une souillure! Je ne puis sauver ce qui me .reste d'honneur qu'en demeurant fidèle à ma déloyauté.

RDODZKO

Lave la honte ancienne !

ANDRÉ BOLESKI

Avec de la boue? — D'ailleurs, la guerre pour Etienne, ce serait la guerre contre Ivan : des deux parts, même angoisse.

RQODZKO

Tu tremblerais pour ce fils qui, certes, n'hésiterait pas à frapper son frère !

ANDRÉ BOLESKI

Crois-tu donc qu'Adam n'aimait pas Caïn?

Ainsi, tu ne veux pas de la gloire que je t'offre ?

ANDRÉ BOLESKI

Ah! plus un mot! J'ai fidèlement servi mon pays d'élection et je le servirai jusqu'à la mort, — à moins qu'il ne me délie lui-même de mon devoir. D'ailleurs, remarquez Monsieur, que le comte André Boleski ne saurait faire alliance avec son serviteur.

RUODZKO

Donc, ils m'auront tous repoussé, tous! et ce lâche lui-même! Eh bien, ce qu'ils n'ont pas voulu que je sois pour eux, je le suis contre eux. J'avais rêvé la puissance pour le bien, je l'exerce pour le mal. Ils n'ont pas accepté le serf allié des nobles, ils subiront le serf allié des Russes. Ils n'ont pas voulu du héros, qu'ils se

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défient de Tespion. Je mè vengerai sur eux de mon ignominie, parce qu'ils m'ont forcé à y descendre, — sur toi aussi, parce que tu refuses de m'en relever! Un délai? tu n'en auras pas. Risquer ma tête pour la rendre illustre, c'était possible, mais pour te satisfaire, toi qui mé repousses, tu rêves ! Ah ! tu veux être Russe ! soit ! tu le seras. Entièrement. Jusqu'au bout. Tu monteras à cheval au point du jour, tu marcheras contre les Polonais, et avant la fin de la nuit prochaine, tu verras apparaître ton fils à la tête de son armée, et tu crieras : feu ! je te le jure!

(Pendant les dernières paroles de Rhodzko, André Boleski s'est approché de la fenêtre.)

ANDRÉ BOLESKI, avec une joie véhémente.

Non. Je ne te crains plus. C'est Drewics, il descend ia cCle au galop.

RUODZKO

Quel secours t'arrive?

(Sonya paraît à l'une des portes du fond. La porte reste ouverte. Sonja s'arrête aux paroles du comte et s'éloigne bientôt, très vite.)

ANDRÉ BOLESKI

La volonté de l'impératrice est plus puissante que la tienne, Rhodzko, et rompt celle du roi/

RHODZKO

L'impératrice?

ANDRÉ BOLESKI

Je ne commande plus l'armée !

RUODZKO

Une démission ?

ANDRÉ BOLESKI

Acceptée! puisque Drewics est de retour.

(Le colonel Wladimirof entre par la porte de droite.)

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