PIERROT, ANTONIO, GIANGLRGOLO, LE MOINE, BRIGHELLA, LE BOUFFON
PIERROT
Un moine, deux voleurs, un bouiïon, — quatre fousî Et nous deux, cela fait une demi-douzaine Un compte rond.
LE BOUFFON
Fort bien, messieurs, mais pour ma part Je réclame.'Je fais de la folie un art, Un gagne-pain. Aux uns nuisible, elle m'est î^aine. J'en vis, vous en mourez. Voyez! le fait est clair : Gentilshommes tous deux, du moins en ayant Tair, Vous allez sans vergogne expo?^er votre vie Pour qui? pour une femme, el quand vous vous serez Vilainement troués la peau, défigurés, Morts"peut-être, n'importe I elle en sera ravie, Car Naples parlera de ce duel tout un soir Et cela peut servir d'enseigne à son boudoir. Quand il^m'advient d'avoir dispute pour ma belle, Si parfois je me bats, je me bats avec elle, A grands coups de bâlon sur son dos, — et ma foi, V^ous êtes, [messeigneurs, beaucoup plus fou" ~~
Désignant Brighella et Giangurgrilo :
Ceux-ci, je les connais tous deux de lûni>:ue ^ Gentilshommes de l'ombre et mignons de la ^
De longs jeûnes leur font une maigreur de datte Sèche, regardez-moi : je suis rond comme un muid. C'est justice! La dague est leur outil, mes armes
Montrant sa marotte :
Les voici; la gaieté m'accompagne, eux, Teffroi.
Il vaut mieux monnayer le rire que les larmes.
Vous êtes, maîtres gueux, beaucoup plus fous que moil
Au moine :
Quant à toi, frère Jean, qui fais le bon apôtre, Et qui, la nuit, furtif, t'en vas dans les tripots. Payer Tamour, piper les dés, casser, les pots î Chanteur de gros refrains, diseur de patenôtre, Ce que tu fais est bête et vil! prêtre sans foi, 'Débauché lâche, sois, vraiment chaste ou sans gêne Vicieux! Pas de froc au dos de Diogènei Vous êtes, frère Jean, beaucoup plus fou que moi.
Ce bouffon a du sens.
PIERROT ANTOMO
Messieurs, le temps se passe.
PIERROT
Je suis tout prêt.
ANTOMO
Allons
LE MOINE
Considérez Le Ciel...
un
Hé! messeigneurs, peu ce que vous faites là!
de
grâce
ANTONIO
Va-renl
LE MOINE
L'Enfer...
i'. PIERROT
% Arrière,
LE MOINE GUNGURGOLO
Holà,
Le moine, bouche close.'
ANTONIO
En garde 1
LE MOINE
OCiell
PIERROT
En garde J
LE MOINE
Avez-vous entendu ces cris rauques?...
Au LouffîïD t
Regarde.
Les hiboux volent. C'est un avertiÊsement.
LE BOUFFON
Oui, la mort sur nos fronts plane lugubrement. L'oiseau de nuit, qui flaire un bon souper, s'éch^j
LE ROMAN Oa'NE NUIT 47
De son trou, — que la mort le scn e promplement, Le convive est à jeun, la neige a mis la nappe,
BRlGHELiA
Tête et sangl monseigneur, un beau coup.
LE MOINE
Oh ! grand Dieu I
LE BOUFFON
Si Ton ne perdait pas, aimerait-on le jeu?
Et supporterait-on l'ennui de cette vie,
Si Ton ne pouvait pas se tuer quelque peu?
GIANGURGOLO
L'admirable combat!
BRIGDELLA
J'en Ai l'âme ravie.
LE BOUFFON
C'est une chose très divertissante.
LE MOINE
Hélas!
Ce spectacle est affreux !
PIERROT
Monsieur, vous êtes las, ous.
^NTOMO
Du tout, achevons!
PIERROT
A votre aise î
Le duel, uq instant interrompu, recornmence. Tout à coup Pierrot et • Antonio tombent avec deux grands cris.
Tous les deux !
GIANGrR<50L0
BRIGUELLA
Minutes.
A la fois !
LE BOUFFON
Le duel a "duré treize
LE MOINE
Ah! le ciel. va s'écrouler sur nous!
Sont-ils morts?
LE BOUFFON
GlANGURGOLO
palpant le corps d'Antonio
A peu près.
BRIGflELLA
considérant le cadavre de Pierrot
Mon Dieu! les jolis coups!
La lame a traversé Pierrot jusqu'à la croupe. De son ventre entaillé, c'est curieux à voir, Il jaillit une soupe épaisse de sang noir, De pus, d'humeurs, et ri\me en sort avec la soupe.
GlANGURGOLO
L'autre râle. Sa bouche au contour grimaçant Semble un grand œil ouvert qui pleurerait du sang.
LERQMAN D'UNE NUIT 49
LE- BOUFFON
Les morts sont très vilains : la brise qui les frôle S'effraye, et le ciel bleu qui les voit se fait gris.
BRIGUELLA
Maintenant, que faut-il faire?
LE nOUFFON
A chacun son rôle.
Moine, priez; voleurs, volez; toi, bouffon, ris!
(.lANGL'RGOLO
désignant les deux cadavres
Lequel veux-tu?
BRIGDKLLA
Choisis loi-même.
LE MOINE
Ave..
LE BOUFFON
Vous êtes
A vos postes.
GIANGLRGOLO
fouillant Pierrot
De l'or !
LE BOUFFON
Après vous les chouettes.
^vUS, d'appétits funèbres dominé, - nocturne veut son tour et crie aux hommes ^u! hu Ui lu! hâtez-vous donc, nous sommes
50 THEATRE EN VEHS
nRlGilELLA ,
Un anneau d'or!
CTAxnuurrom
Un collier!
^ LE MOINE
Domine^ Parce nobis!
LE TJOUKrO>*
Fort bien! une phrase latine Fait grand plaisir à Dieu, * *
BRIGTIELL.1
Ce moine me laquine, Il nous prend tout.
GL^^<iURGOL0
Va-t'en si tu tiens à les osl Sinon je prends ce corps et te brise le dos Sous ce maillot de chair inorle!
LE IlOUFFON
Certes, nous sommes Des marcheurs déviés de tout bien, de ces hommes Funestes dont on fait le;^ forf^als ou les roisi Mais ce moine est encor plus hideux que nous trois.
nRînuELiA Que ferons-nous des corps?
LE BOUFFON
Cette maison est pr<.
Portons-les ! Moine, allons, referme ta sacoche,
Tu compLeras demain 1 argeat t^iie Lu volas..
>. Ils emportent les cadavres.
Soutenez-lui les pieds, je porterai la tête.
Morts pour une catin, que la jeunesse est bête ! Vrai Dieu ! j'en pleurerais, si je n'en riais pas. >
Exeunt.