‹ Théatre en versChapitre 38 sur 103 · I . CÉSAR SFORZA · texte numérisé non relu

I . CÉSAR SFORZA

I Fort bien, monsieur le grand veneur.

' POMPEO CORTEZ

Pages, valets matin-là, jusqu'aux bas servants du palais,

f2i THEATRE EN VERS

' N'obéiront à nul ordre de femme ou d'homme

Sans ra'avoir consulté d'abord, moi, majordome,

CÉSAR SFORZA

I' - Fort bien, monsieur le grand échansouv

I JEAN VAS A RI

II Un archer Pour que la garnison puisse en hâte marcher

A notre aide au premier signal donné pour elle. Se tien lira dès le jour levé sur la tourelle ' Du fort de Sammogia, dont je suis le gardien.

CÉSAR SF0RZ4

Monsieur le gouverneur de la ville, fort bien !

I CASTIGLIONE

La reine, insoucieuse et rêveuse, raffole Des rires de guitare et des pleurs de viole I EL des danses mêlant les gaîtés aux langueurs;

Je médite un gala, ballets et luths en chœurs^ Afin qu'î'i son retour tout lui rie et lui plaise, Et pour que, dans les bruits de fête, plus à l'aise, Nous terminions avec elle nos différends.

CÉSAR SFORZA

Castiglione, il sied de venger ses parents î

JliAN CES A NO

Donc, tout est entrepris.

JEAN VASARI

Hormis ce qui doit élre

Achevé par vous seul.

POMPKO CORTEZ

Bologne attend un maître Reconnaissant, fidèle à nos accords jurés, Digne d'elle...

CASTIGLlOrsE

Et de nous.

JEAN CESANO

Ce maître?

CÉSAR SFORZA '

Vous l'aurez.

JEAN VASARI

Quand?

CÉSAR SFORZA

Dès qu'il le faudra.

POMPEO CORTEZ

Son nom?

CESAR SFORZA

L'élu du pape.

JEAN CESAWO

Avant riiomme qui règne, il faut Thomme qui frappe, D'un braiî sûr, sans faiblesse, et, sans avoir parlé, Meure, à tous inconnu. Cet homme-là?

CÉSAK SFORZA

Je Tai.

Il ^e lève, il va vers l'escalier qui tourne à droito au fond de I4 sc6n{]< Il i'arrêto, lève la tête vers la porto de la cltambre. Il appelle.

Danielo 1

Ua silence. Danielo apparaît au haut de l'escalier. G'e$t nu très jpnne Lomnie, il est vêtu de couleurs obscures, — rtisbit d'un clerc eL d'UTi laïque à la fois. Il semble ingénu et timide, mm sàos liorté- Il est [nen U'E que l'a décrit Lucagnolo. — En voyant toiJl do uioriiieT il recale et va son aller, comme un «nfant qui s'effarourlio. M*iH l6 c;ardjnal a fait UD pas de plus. Danielo le reconnaît, il se diécouvra nvec eiuj.]re:i!>etetuent, avec un air de joie puérile; il descend irèa vile Tatacalicr: mais tout à coup, devant César Sforza, il frissonne, bui^so le^ yùux cf tt ^^anouïUe, les mains sous le menton, conimc s'il priait^ Toii^ Tubservent.

JEAN VASARI

bas

C/ost?.

CESAR SFORZA

C'est lui.

A Danielo :

Mon fils, rœuvre inconnue r appelle. Voici Theure.

Danielo a tressailli, El se relÈvts.

DANIELO

après un effroi qu'il domine

Elle est la bienvenue.

LA REINE FIAMMETTÉ * 127

CÉSAR SFORZA

Ton cœur est prêt?

PANIELO

Oui, prêt.

CÉSAR SFORZA

Tu sauras, d'un effort Tranquille, mépriser la. torture, et la mort?

DANIELO

Ouï.

CÉSAR SFORZA

Tu sauras monter, — car c'est ton glas qui sonne, — Sur Téchafaud, martyr, sans avoir à personne Révélé qui t'aida, ni mon nom, ni le tien?

DANIELO

Oui.

CÉSAR SFORZA

Tu ne faibliras jamais?

DANIELO

Je suis chrétien.

César Sforza a regardé les autres personnages.

JEAN VASARI

à voix basse

ite voix peut menlir malgré l'accent sincère, is répondez de lui?

iSi THEATRE EN VERS

CÉSAR SFORZA à Danielo

Fils, il est nécessaire Aux seigneurs qui sont là, mes amis, de savoir Quelle chaîne d'amour te lie à ton devoir*

Danielo se Iroulile d'abord, à l'idée de parler d^van.1 tant de per^roriEJCs pâiuiit^Ë. Mais, d'un geste, César Storza ordonnr. DânieEç au rësi^iia. 11 parl^m d'aboril presque à voix basse, avec une hésitatioD puérile.

Écoutez.

L« cardinal a^aiï^ied à droite, près de Pompeo GortoZf dcrbout. Dantûla ost ûii mrlieu du théâtre; les autres l'entourent.

Nous étions deux enfants sur la roule.

Mon frère et moi, chélifs, plaintifs. Frères, sans doute, Couple orplielin, laissé, le soir, au bord d'un champ Par queltjue Zingara qui fuit en se cachant.

On supposait cela; notre jeune mémoire Ts 'allait pas jusqu'aux temps premiers de notre histoire, Mais, du plus loin qu'il nous souvenait, nous avions Cliaque jour cheminé, côte à côte, en haillons, Frôle enfance appuyée à l'enfance qui tremble; Cliaque jour ?iux passants tendu la main, ensemble; Pari âgé chaque soir notre pain mendié.

Et, la nuit^ sous le ciel d'astres incendié Qu'on voit luire ti Iravers les vantaux de la grange, Nos sommeils avaient eu pour gardien le même ange! Cette communauté de faiblesse et de maux.

Frères ou uon, entîn nous avait faits jumeaux. Une fois, sur la paille où l'on dort de bons somme — En ce temps nous étions déjà de jeunes hommes Seize ans, peut-tHrc plus, car nous ne savions pas. Je sentis, en ri^vant, se dénouer les bras

Que mon frère avait mis à l'en tour de ma tête...

Puis, des gens, dans un bruit de menace et de fête,

L'emportaient... J'entendais à travers le linceul

Du sommeil, et l'horreur m'éveilla! J'étais seul,

Seul. Un tumulte, au loin, s'enfuyait, invisible...

Mais ce rêve n'était qu'une chimère horrible !

Mon frère était allé cueillir, c'était certain.

Aux sauvageons des bois le repas du matin

Où bien, là-bas, emplir sa gourde à quelque source;

11 allait révenir, allègre de sa course,

Dispos, joyeux, et, comme hier, sur le chemin

Nous irions, tout à l'heure, en nous donnant la main...

NonI II ne revint pas ! jamais! ni tout à l'heure

Ni plus tard, non, jamais! Oh! je comprends qu'on pleure

Lorsque ayant père, frère et des fils de sa chair

S'en va l'un d'eux, qui, mort, vous semble le plus cher ;

Mais comme il est heureux, ce deuil, près de l'épreuve

D'une âme qui, n'ayant qu'un amour, en est veuve!

Hélas! ne l'avoir plus, moi qui n'avais que lui!

Me l'avait-on tué? Pourquoi? M'avait-il fui?

Pourquoi? Comme le chien perdu qui se harasse.

Va, revient, je cherchais mon frère. Aucune trace.

Sans doute ces routiers qui vont par monts et vaux.

Lourds de bronze, en un bruit d'armes et de chevaux,

L'avaient pris pour en faire un soldat de leurs guerres;

Ou bien, jaloux d'un fruit cueilli, qui ne vaut guères.

Le maître du verger le gardait en prison.

Je le cherchais toujours! Au hasard. Ni maison.

Ni terre, hélas! vers où nous eussions la coutume

Du retour. Seul, farouche, et buvant l'amertume

mes larmes, aux bourgs, aux champs, dans les bois, prêt ler qui l'eût pris, pour qui me le rendrait t à mourir, j'errais, l'espérant! Là, ce reître, 'était lui? J'allais entija le voir paraître

i30 THEATRE EN VERS

A la fenêlre close où je frappais du poing!

Et, suivant les passants, qui ne répondaient point, Acharn*^, dans l'angoisse oubliant la misère, Au lieu de pain, Jiélas! je mendiais mon frère î

Un homme qui marchait, en lisant, sur le seuil D^une très large porte, austère, comme en deuil, Me dit : <^ Ceux que Ton perd en l'humaine patrie Dieu les rend dans son ciel, mon fils, à quile prie... » EL je vis, au-dessus de la porte, une croix.

CÉSAR SFORZA

à Pompeo Corloz

Le quatorzième après Hughes de Vermandois J'étais alors prieur des moines Trinitaires.

DANIELO

Le cloîlre me reçut dans les mornes mystères Du silence, de Torabre, et du, recueillement. Comme un mal que la main calme en le comprimant^ Ma douleur s'engourdit, sourde, sous l'habitude De Toraison qui courbe et de la règle rude; Des pointas do cilicc aux reins, le froid devoir De vous oublier, frère, aOn de vous revoir, Dcssik"!m dans mes yeux les larmes maîtrisées, Comme un matin d'hiver gèle aux fleurs les rosées; Et j adorai le Dieu dont le jaloux appui Mate toute auïre peine en qui souffre pour lui. I^Iais ce Dieu, qui console ici-bas et réserve Dans la gloire céleste un trône à Tâme serve, Règle l'excès des biens sur l'excès des tourments, Et veut que les élus de ses commandements

LA REINE FIAMMETT^E i3i

Mettent au mur sacré du ciel qui les attire, La sanglante et sublime échelle du martyre !

C'est pourquoi, dévouant mes jours prédestinés. Je m'offre à Toeuvre dure, et je dis : « Ordonnez. »

CÉSAR SFORZA

Bieii,fils. Prends donc cette arme.

DANIELO

Un meurtre^!

CÉSAR SFORZA

A la Pierre, ointe Du sang de saint Janvier, j'en ai sacré la pointe.

Tous se, sont inclinés, Danielo a salué plus bas. DANIELO

Soit. Qui dois-je tuer?

CÉSAR SFORZA

Vois ce palais charmant !

Une hérétique, avec le diable pour amant, Y triomphe, impudique et sanglante I Et sa honte, En exemple étalée à tout un peuple, affronte Les vertus en détresse et TÉglise en péril.

Toi, le vengeur élu, le sixième d'avril, Entre, dans une fête, et, d'un éclair de lame Juste et prompt comme la foudre, frappe !

' DANIELO avec un cri, en jetant le poignard sur la table

Une femme I

idl THÉÂTRE EN VERS

Vous voulez que je tue une femme? Pitié !

Grâce! Le ciel par qui llmpie est châtié

A bien quelque autre voie à soutenir sa cause!

Je ferai tout, hormis cela! Que Ton m'impose,

J'y consens, de lutter sans armes, corps à corps.

Contre un peuple en fureur, dussé-je, entre les morts,

Blessé, mourant, râler, trois jours, en mordant Iherbel

Pour le bien de l'Église et la gloire du Verfce,

J'accepte de porter ma tête à l'échafaud

Ou de livrer mes os à la roue I et, s'il faut

Que j'assassine, eh bien! soit, ordonnez-moi d'être

Le meurtrier d'un prince ou le bourreau d'un prêtre.

Fallut-il — m'induisant l'âme en péché mortel —

Frapper le prince au trône ou le prêtre à lauleL

Si ce n'est pas assez, commandez-moi... que sais-je?

D'attirer un vieillard qui tremble, dans un piège,

— Car ce que vous voulez. Dieu le veut, je le croîs! ^

Il tombe à genoux, il baise le crucifix qui pend h la cdiUtire du cardinal.

Mais par le Rédempteur dont je baise la croix. Ne me demandez pas de tuer une femme!

César Sforza le considère, surpris. Les autres s'approclifïntH mquiciu. L* cardinal leur fait signe de le laisser seul avec Lanielu, luujonrs à e^enoux. Ils sortent par le petit portique à gauche.

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