‹ Théâtre espagnol contemporainChapitre 13 sur 17 · MULEY · texte numérisé non relu

MULEY

Morir.

Que por ti lo hiciera yo.

A la marge de ce passage, Quintana a e'crit de sa main : « Voilà littéralement le fameux Quil mourût de Corneille, et on peut dire avec avantage, sans prévention nationale ».

Jugement qui semble de Huerta, parce que la grandeur du mot Mourir consiste en ce que c'est un père qui le prononce et non un amant jaloux. Dans un autre extrait on lit :

« Dans la journée deuxième de El maestro de dansfar, de Caldéron, il y a les vers suivants, démontrant que le poète n'ignorait pas la règle des vingt-quatre heures ».

« ; En que ha de parar aquesio, Y mâsenveiniicuatrohoras Que da la trova de liempo? »

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Et Quintana avait plus que raison : Caldéron n'ignorait pas les règles plus que Lope ; ce qui est arrivé, c'est que, de fait et de propos délibéré, ni Tun ni l'autre n'a voulu les observer. Un autre poète de moins de mérite que Tauteur de VOde à la Imprenta, mais qui a fait de bonnes études classiques, a rendu , dans ces années, un culte à notre vieux théâtre, et d'une manière plus positive, en refondant, avec un succès singulier, La estrella de Sevilla^ de Lope. D. Candido Maria Trigueros, que le lecteur aura reconnu à ces indications, se montra alors aussi enthousiaste admirateur de la pièce et de celui qui l'écrivit, que défenseur de son système contre les critiques pseudo-classiques. Il démontra, dans VAdvertencia, qu'il mit en tête d'une édition des plus soignées de cette refonte, que le caractère familier n*est pas en opposition avec le tragique, pas même dans le théâtre grec, et que le tragique n'exige pas non plus d'être traité en vers héroïques. Il n'y eut pas jusqu'à Ramon de la Cruz, le célèbre auteur des sainètes, qui ne se déclarât contre les critiques galicistas et leur école. C'est le premier Espagnol, que je sache, qui a substitué aux dénominations spéciales de comédie, tri-

gédie et tragi-coméJie, pour les œuvres se'rieuses, le nom ge'ne'ral de drame actuellement adopté ^ Il s'élevait ainsi de tous cô-

I. Ramon de la Cruz était non-seulement un homme d'un esprit fin, mais encore assez lettré ; il fut un de ceux qui combattirent avec plus d'ardeur l'école pseudo-classique ou française. Dans le prologue d'une pièce de lui, pièce extravagante, fort inférieure à ses sainètes, intitulée Quien complace à la deidad acievta a sacrificar, se trouvent entre autres, les lignes suivantes, lignes très curieuses pour le temps où elles se sont écrites * < Cette pièce, je l'appellerais, moi, tragi-comédie, si je ne me trouvais étourdi par les exclamations de Cascales et du Sr. Luzan, qui se la figurent le monstre le plus horrible que puissent enfanter les souffles unis de 1 halie et de Melpomène; c'est qu'elle est à la vérité écrite dans le genre même qu'ils réprouvent, avec un mélange de personnes illustres et particulières, des traits sérieux et plaisants, des événements tragiques et divertissants. Je n'ai pas voulu dégoûter leurs partisans passionnés, quoique je puisse les contredire avec les littérateurs d'Espagne, lei rédacteurs du Diario de los literatos, qui pour convaincre le Sr. Luzan citent l'Amphitrion de Plante, le Cycl-»pe «/Euripide, d'autres pièces du même, et de Sophocle et d'Eschyle, et trente-deux de Pratinas, et par la connaissance de cette espèce de poèmes dont traite Horace dans son Art poétique. Combattu par deux avis opposés, j'ai laissé à la discrétion des autres la liberté de l'appellation, en lui donnant le nom propre de drame qui est le nom indiscutable de son origine ». Des motifs identiques à ceux qu'allègue D. Ramon de la Cruz pour appeler sa pièce drame, en général, ont

tés d'énergiques protestations contre la tyrannie dramatique française.

Il ne s'en fallait que peu de temps pour que le centre de notre nationalité se fixât temporairement à Cadix. Dans celle place et ' durant son siège célèbre, le système scénique espagnol recouvra tout à coup des forces irrésistibles contre ses détracteurs, grâce à l'appui inespéré de la nouvelle critique de A. Guillaume et de Frédéric Schlegel, critique exposée par le premier, à Vienne, en 1808, répandue et énergiquement soutenue par le digne Bôhl de Faber, père, comme on le sait, de la célèbre auteur qui porta, durant sa vie, le pseudonyme de Fernân Caballero. Celui qui finit par être le dernier grand adversaire de notre vieux théâtre, qui le dirait? ce fut D. Antonio Alcalâ Galiano ; celui-là même qui, quelques années plus tard, écrivit le prologue du Moro exposito, véritable programme du romanticisme en Espagne; celui

conduit plus tard le'^ poètes romantiques de toutes les nations à le substituer au\ vieilles dénominations spéciales de tragédie et de comédies. Le nom de tragi-comédie, bien qu'us to dans notre vieux théâtre; a été très peu employé depuis, comme personne ne l'igiiorv:.

avec qui se consulta, à ce que l'on croit, dans rémigration, le duc de Rivas sur le plan et le sens de son Don Alvaro. Mais il ne réussit pas mieux dans son entreprise que Nasarre, bien que l'échec ne lui ait pas coûté la vie, tant s'en faut. La lutte commença à Cadix même, où Bôhl de Faber imprima les hauts éloges que la critique allemande accordait à Caldéron. Là se trouvait Alcalâ Galiano qui se montra, paraît-il, tout d'abord assez d'accord avec le laborieux et enthousiaste étranger, qui prenait tant à cœur la gloire de nos lettres. Néanmoins, au dire de ce dernier, Alcalâ Galiano était, vers 1814, « le principal propagateur du despotisme littéraire français : » Il s'éleva dés lors de sérieuses polémiques à ce sujet, avec de vives injures des deux parts. Le débat arriva au plus haut point d'acuité, en 1817 et iSiB, lorsque Galiano écrivit, dans la Cronica Cientifica y Literaria de Madrid\ des articles en tout point contraires à la critique allemande, à la théorie dramatique anglaise et espagnole , et se prononça énergiquement pour le classicisme français. Avec le titre de Pasatiempo critico parut bientôt, à Cadix, une brochure où le Gennano Gaditano et la

Ama^ojia literaria^ c'est ainsi que Galiano appela par raillerie les époux Bôhl de Faber, ne formant qu'un, et qui, avec l'approbation de divers amis, assiégèrent le futur grand orateur, sans lui laisser un membre entier, jetant en même temps le discrédit sur san jugement, son style et sa langue, sur son patriotisme et jusque sur sa bonne foi. Quoique Galiano ne restât pas vaincu dans la polémique, et, à mon avis il ne le fut pas, la victoire se prononça très peu de temps après, comme nous le verrons, pour le camp qu'il avait déserté. Sur ces entrefaites, BÔhl de Faber et sa prudente femme, qui avait pris le pseudonyme de Corinne dans cette campagne, méritèrent une éternelle gratitude pour ce qu'ils firent en faveur de notre propre littérature.

Peu après le classique Lista, dans Le Censeur de 1821, entreprit d'exposer le véritable sens et le vrai caractère de l'art dramatique espagnol, surtout par les réflexions qu'il publia sur lui, au numéro 38 du même journal, si les critiques du théâtre sont de sa main, comme je le pense. Cet excellent journal étant mort et les tristes années de 1823 à i833 s'étant écoulées, Lista renoua sa ta-

che, en i836, à la chaire de l'Aihe'née de Madrid; mais, entre la première et la dernière de ces dates, D. Augustin Duran, en 1828, avait de'jà donné à la presse son Discours de l'influence de la critique moderne sur la décadence du vieux théâtre espagnol : œuvre directement inspirée par les travaux de Bohl de Faber, et, comme il Tavoue luimême, par l'éducation littéraire qu'il devait à Lista. Cet opuscule obtint une vogue grande et méritée qui dure encore. Quoiqu'il ne soit pas exact de tout point, comme son auteur le prétendait, que la critique classique avait été à elle seule la cause originelle de la décadence du vieux théâtre espagnol, on ne peut douter qu'elle n'ait retardé la renaissance de notre art dramatique, et, pour y travailler, rien ne fut plus opportun que ledit opuscule, écrit du reste avec plus de profondeur et de portée qu'aucun des autres travaux qui avaient réfuté jusque là les théories galicistas. Les mots nouveaux de romanticisme et de romantique que lecritique germanO'gaditain employa le premier dans notre langue, reçurent leurs lettres de naturalisation, sous la docte plume de Duran, malgré la répugnance, assez motivée, que

montra Lista pour les accepter, en opposition à ceux de classicisme et de classique, parce qu'il considérait Lope et Shakespeare aussi classiques que les tragiques grecs. Une nouvelle collection de comédies choisies, d'un format très aisé à manier, et patronnée par Duran, mit aussi avec plus de bonheur que celle de Huerta, notre vieux théâtre à la portée du public. La question en était à ce point, quand Martinez de la Rosa, qui avait tant blâmé Caldéron dans les notes de saPoética^ guidé qu'il était par les principes de Boileau son modèle, se convertit subitement au romanticisme, en France, et y écrivit La con^ juracion de Venecia^ première pièce de son genre, à cette époque. Quand, donc, Alcalà Galiano apparut de nouveau peu de temps après, comme complice du duc de Rivas, et qu'ils portèrent ensemble sur la scène le Don Alvaro de ce dernier, il ne manqua plus rien à la victoire définitive du système dramatique national.

uisQUEle peuple constamment et la critique presque toujours lui a été favorable, comment et pourquoi l'école de Lope et de Caldéron est-elle restée, pendant plus d'un siècle, sans produire des poètes? Ce que je pense à ce sujet c'est que, bien qu'il lui manquât ce souffle ambitieux des jours de grandeur prédominante, il devait rester à l'état latent, au fond de l'esprit espagnol, une partie non faible des sentiments, des idées et des chimères du temps de Lope et de ses successeurs, puisque l'on continuait d'applaudir leurs comédies et qu'elles parvenaient même d'ordinaire à gagner l'approbation de la froide critique. J'ai dit à l'état latent et non d'une manière manifeste, ce

qui explique de lui-même comment et pourquoi le vieil esprit n'e'tait plus assez puissant pour inspirer des œuvres nouvelles, tout en l'e'tant assez pour maintenir vivant le goût des pièces d'autrefois. Il faut aussi tenir en ligne de compte qu'un siècle et plus de travail constant d'hommes tels que Lope, Moreto, Rojas, Tirso, Alarcon, Caldéron et tant d'autres dramatistes illustres, avait presque épuisé leur système, riche plus qu'aucun autre en manifestations partielles, mais peu varié en caractères et en ressources fondamentales: il faut l'avouer. Cette richesse même des productions de notre art dramatique qui a fait dire sans exagération à l'illustre Schack qu'elle surpasse celle de tous les autres théâtres réunis ', conjointement avec sa nature systématique qui incarnait par force les fables ou inventions dans un petit nombres d'idées mères et de caractères typiques, devait amener, tôt ou tard, sa décadence, sans qu'il manquât même d'autres causes, et elles ne manquèrent pas.

I . Histoire de la littérature et de l'art dramatique en Espagne, traduction de D. Edouardo Mier, prologue de Tauteur. — .Madrid, i885.

Au nombre de ces dernières, avec assez d'importance pour sa pan, quoiqu'elle ne soit pas aussi grande que Duran la lui attribue, il faut admettre l'introduction du goût de nos voisins transpyrénéens, autant et plus que l'influence des donneurs de préceptes, par la connaissance, chaque jour plus générale, du grand théâtre français du temps de Louis XIV.

Et c'est de tout cœur que je l'appelle grand : celui-là se tromperait étrangement qui s'imaginerait que je mets, moi, sous un même niveau le mérite des donneurs de préceptes exagérés et routiniers de l'école classique en France, et celui des poètes tels que Corneille, Racine et Molière, ni même le mérite d'autres qui leur sont inférieurs tels, par exemple, que Rotrou et Voltaire. Non : si la comédie de Molière en particulier a été égalée parfois, jamais elle n'a été surpassée, et quoique la tragédie française ne soit pas en vérité la tragédie grecque, ainsi que l'ont démontré notre abbé Estala d'abord et ensuite A. Guillaume Schlegel, c'est surtout chez Racine, qu'elle est admirable. La noblesse des principes et des sentiments qu'il expose, son exactitude d'observation dans

les caractères, la sobriété et Tharmonie véritablement antique des fables, le choix réfléchi des sujets, constituent, à n'en pas douter, chez le Français, un des premiers systèmes dramatiques connus, très digne de figurer à côté du système de Shakespeare et du système espagnol, puisqu'on ne peut aucunement lui accorder Tavantage. 11 faudrait que le théâtre de nos voisins joignit à ces qualités, même de loin, la richesse, Toriginalité, l'élévation et la profondeur d'invention et l'inspiration du théâtre espagnol, pour qu'il l'emportât en particulier sur celui-ci. Il y a néanmoins des critiques aussi doctes que M. Mézières qui semblent partager modestenient la préférence des critiques allemands pour le théâtre de Shakespeare 'et qui traitent en même temps celui de Galdéron avec un dédain bien peu mérité et une ingratitude encore plus grande, étant donnés les nombreux sujets que la scène française a empruntés de la nôtre, depuis Corneille et Rotrou jusqu'à Molière. Au milieu de tous ces contrastes et de ces comparaisons difficiles, il

I . Contemporains et successeurs de S/iakespeare, par A Mézières. Paris, 1881

devrait suffire à chaque pays de voir sa propre gloire rester intacte, sans que d'autres lui fussent sacrifiées.

Pour moi, l'influence du théâtre français en Espagne m'a paru immédiatement naturelle, du moment où il a été bien connu, tant par son mérite incontestable que par sa nouveauté et le goût pour les coutumes françaises qu'importa l'étroite liaison des deux branches de la maison de Bourbon, régnant des deux côtés des Pyrénées. Ajoutez naturellement aussi le prestige des doctrines philosophiques et sociales de la nation voisine, doctrines qui commencèrent à se répandre dans toutes les classes de la nôtre et dans toutes celles de l'Europe, à partir de la seconde moitié du siècle dernier. A de pareils ennemis, il s'en joignit bientôt un autre plus grand, ce fut le changement d'esprit qui s'observa en Espagne, durant le siècle passé, esprit différent, en apparence au moins, de celui de cent ou cent cinqi;ante ans en arrière. Au milieu des idées et des mœurs nouvelles, au sein de la monarchie sereine ordonnée, grande encore, mais judicieuse de Charles III, ou des premières années de son fils, il devint inévitable que la grave tragé-

die française réveillât le goût et Ténergie dans notre haute société et chez nos hommes de lettres, sinon dans le peuple. Ainsi on vit une personne aussi fanatique de notre théâtre indigène que Huerta, n'écrire que des tragédies; Quintana, pendant qu'il étudiait passionnément ce même théâtre, dicter des régies en vers pour le théâtre classique ' et le cultiver également, et Técrivain, si habile à refondre de vieilles comédies, D. Dionysio Solis devenir un poète tragique fort estimable. Tant ces poètes illustres que Montiano y Luyando, Ayala, Moratin le père, Cienfuegos et d'autres plus ou moins heureux, jusqu'à Martinez de la Rosa, s'ils ne parvinrent pas à acclimater la tragédie française, ils firent du moins, ce serait injuste de le nier, de fréquents efforts pour y arriver, et des efforts dignes d'être applaudis.

Mais l'entreprise, plus méritoire dans ce sens qu'aucune autre, fut celle de D. Léandro

I. Corneille et Molière sont les modèles qu'il recommande, cependant il appelle là le génie de Lope onmipo' tente, et il dit du sceptre acquis par Caldcron sur notre scène :

« Que aiin en sus manos vi^orosas dura ».

Moratin, relative à la come'die classique, composée selon le style des comédies de cette nation, entreprise couronnée d'un succès incontestable.

C'est le moment, maintenant et à cette occasion, de rendre ici, en peu de mots, à Tauteur de El si de las ninas la justice qui lui est due. Que Moratin ne sentit pas comme Lope et Caldéron, ni comme le peuple espagnol du xvu® siècle, ni pas même d'une manière latente, selon moi, comme sentait en grande partie le peuple espagnol de son siècle, c'est prouvé par un seul fait; le fait d'avoir été afrancesado. Assurément, parmi ceux qui suivirent ce parti il y eut beaucoup d'hommes de savoir, beaucoup d'hommes de bien, mais qui ne représentaient en rien le vieil esprit chevaleresque, aventurier et fantastique de leurs ancêtres.

Comme je l'ai dit dans une autre occasion, et il ne me paraît pas non plus indispensable de le répéter maintenant par des mots nouveaux, il n'est donné à personne a de ressusciter les sentiments morts ou les coutumes éteintes, ni de se soustraire h l'influence plus ou moins lente, mais toujours irrésistible de l'esprit général du siècle où Ton vit ». Pour-

quoi, ajoutai-je, à la cour de Charles III, aucune personne cultivée ne croyait, ne pensait, n'aimait, ne vivait de la même manière qu'à la cour de Philippe IV ? « Par l'œuvre des ans et des événements, ni les uns ni les autres ne passent en vain : œuvre qu'il est toujours plus facile de déplorer que d'empêcher ». Entre le gouvernement qui ordonnait d'écrire des autos sacramentels et celui qui les prohibait comme scandaleux, il y avait un abîme aussi grand que celui qui existait entre Tauio-da-fé de 1680 et ïOde au fanatisme de Mélendez; ou entre les plumes, les haillons, les longs manteaux et les boucliers des chevaliers de Lope et de Caldéron, et les prosaïques habits et les chapeaux pointus des personnages que Moratin mit en scène. Les grands, les titrés et les principaux chevaliers que Moratin connut et fréquenta, menaient dans leurs demeures une vie tranquille, honnête et peut-être sévère, ni plus ni moins que leurs austères et pieuses femmes, ou ils donnaient lieu, par les nouveaux excès et les vices que Jovellanosa dépeints avec tant d'exactitude, à cette invocation terrible, beaucoup plus efficace qu'il ne l'avait peut-être imaginé :

;Qué importa, venga, denodada, venga La humiide plèbe en irrupciôn, y usurpe Lustre, nobleza, titulos y honores ^ "i

Et pendant que la plèbe attendait, effectivement, son heure, qui était déjà proche, tout ce qui existait du Madrid de Caldéron, auparavant décrit, où devait-on le chercher ?

Ce n'était pas dans les tertulias que fréquentait Moratin, mais là-bas dans les quartiers de Lavapiésetdu Barquillo, nouveaux Parnasse et Pinde de D. Ramon de la Cruz. Les manolos faisaient alors, en guise de parodie historique, ce que faisaient, dans un autre temps, les galants de Caldéron : provoquer, courtiser, se disputer et souffrir des persécutions pour la justice. Aujourd'hui déjà la muse allègre du bon D. Ramon visiterait en vain tous les quartiers de Madrid; de tout ce qu'il y vit, de tout ce qu'il y entendit, il n'en trouverait uniquement des restes que dans les provinces d'Espagne les plus éloignées. C'est que les caractères historiques,

I. Qu'importe, qu'elle vienne, hardiment, qu'elle vienne faire irruption riiunible plèbe et qu'elle usurpe gloire, noblesse, titres et honneurs.

qui se font vieux dans les nations, s'effacent graduellement et en descendant de haut en bas; de même, que pénètrent de haut en bas et s'étendent aussi ceux qui doivent les remplacer. I.e monde que connut Galdéron a disparu avec le xvii® siècle, et, avec le xviii®, celui qu'a connu et dépeint D. Ramon de la Cruz. C'est ainsi que ce dernier mit sur la scène la vieille Espagne, qui s'éteignait, pendant que Moratin produisait, pour la première fois au théâtre, les types de l'Espagne nouvelle et de la nouvelle Europe. Il fut si ambitieux et si subtil, malgré tout, l'esprit du siècle, que, non content de s'emparer du génie de Moratin, il se glissa secrètement aussi dans les sainetes de manolos et de majas de D. Ramon de la Cruz et y déposa des germes très hâtifs et très prolifiques d'idées démocratiques. Notre vieux théâtre fit un devoir au chevalier d'être valeureux et sensible au point d'honneur, et imposa pour conditions nécessaires du serviteur rustique, celles d'être bouffon et couard. Au théâtre de D. Ramond de la Cruz, au contraire, tout est enlevé par des chaudronniers, des taverniers, des marchandes de châtaignes et des gens de fatigue; la grâce, la valeur et jusqu'au point d'hon»

neur d'une certaine espèce; et tous les ridicules de rhumanité sont réservés à Las se^ norias de moda^ à la vile multitude de marquis, abbés, petits-maîtres ou avocats, petites-maîtresses, marquises ou béates. Rien ne prouve d'une manière plus décisive, combien la société espagnole du xviii® siècle était différente de celle du siècle précédent où des abîmes existaient entre l'aristocratie et la plèbe, que le plaisir qu'on éprouvait à voir représenter les dames les plus fières, à les voir jouer elles-mêmes un rôle dans de semblables tableaux de mœurs ». Le majismey en somme, né je ne sais pas bien pourquoi, dans les premières années de la dynastie bourbonnienne, avait remplacé partout la vieille Chevalerie, et, par conséquent, si les mœurs des comédies de Moratin ne sont pas très poétiques en ellesmêmes, la faute n'en est pas à lui, mais à son temps.

Mais c'est justement ce caractère de la poésie qui distingue le plus l'art dramatique espagnol véritable de l'école que Moratin illustra tant, et que suivirent ses disciples immédiats, Gorostiza et Breton de los Herreros, les seuls qui, par des œuvres originales,

alternant avec de médiocres tragédies, généralement traduites, occupaient la scène espagnole, au commencement de la nouvelle période que reflètent les pages de ce livre. Il manquait la poésie à notre théâtre, la poésie véritable, et c'est là ce qu'est venu lui donner, celui que nous pouvons appeler aujourd'hui le théâtre contemporain, théâtre dont je dois dire forcément quelque chose, bien que je ne me propose pas, comme je Tai observé dès le principe, d'exposer, de répéter, de discuter, encore moins de contrarier les opinions des autres. Avant d'entrer en plein dans ce sujet, qu'il me soit permis de demander, par voie d'exorde, n'est-il pas certain que ce souverain pontife du réalisme, qui s'appela Cervantes, pourrait encore aujourd'hui se désespérer de la grande estime qu'obtiennent sur notre scène les brillantes qualités, héritage de l'école du monstre de la naturcy comme il appela Lope ; on ignore si c'est un sobriquet ou un éloge ? On ne représente pas, sans doute, on n'applaudit pas autant qu'autrefois les vieilles comédies; mais, en échange, les modernes, inspirées par des principes identiques, sont encore suffisamment applaudies, quoique un peu

déchues. Aujourd'hui même, à Madrid, remplissez un théâtre quelconque, non pas de critiques, non pas de dames et de cavaliers qui visitent annuellement Paris, non pas de philosophes, ni de publicistes informés par Fesprit cosmopolite qui règne, mais de vrai et pur peuple espagnol : avec une exécution plus ou moins bonne, faites représenter devant lui, par exemple, Don Alvaro du duc de Rivas, la généralité des œuvres de Garia Gustierrezet surtout £^/ Trovador ; Les Amantes de Téruely de Hartzenbusch ; Don Juan Tenorio^ ou la première partie de El Zapatero y el Rey, de Zorilla ; les drames historiques nationaux, tels que Gupnan el Bueno^ de Gil de Zarate, ou El ha:[ de lena de Nuhez de Arce ; ceux qui ont quelque chose de chevaleresque de Lopez de Ayala ou de Echegaray, et malheur, si vous ne voyez pas se produire les émotions les plus grandes dont la scène soit capable. Il n'y a pas, en effet, à hésiter, ce que Ton applaudit, c'est la poésie, la poésie nationale qui chez elles, autant que dans nos vieilles comédies, brille au-dessus de toute autre qualité ou de toute autre condition. Ne cherchez pas, dans les œuvres citées, des analyses de l'âme humaine profondes et

non moins arides; ni une exacte observation psychologique, et encore moins physiologique : cherchez-y la poésie nationale qu'elles versent à flots. Leur succès correspond à la merveilleuse versification, he'ritage de la vieille théorie dramatique ; aux danses d'épéessi fréquentes dans cette dernière; à ces constantes galanteries, lyriques ou métaphysiques, qui rappellent celles de Lope et de Caldéron; à ces héroïsmes de rue, enfin, avec leurs fanfaronnades et tout, si applaudies également par les devanciers. Ce n'est pas pour des motifs différents des pièces modernes de l'école, que leurs vieux modèles se font, par moments, applaudir du public, pour peu qu'ils soient bien représentés : la fierté du Rico hombre de Alcald^Aa. loyauté de Sancho Ortiz de las Roeias dans La Estrella deSevilla ou de Garcia del Castanar^ les badinages et les délicatesses de El desdén con el desdériy et même ces effrayants combats de l'homme contre les lois divines et humaines, si célèbres surtout dans El Burla»

dor de Sevilla^ bien qu'il arrive sur la scène défiguré et maltraité, comme dans-E/ convi' dado de piedra^ ou que les torrents lyriques de la muse de Zorilla, en son bon temps.

dissipent dramatiquement son caractère. C'est aussi, il n'y a qu'à le voir, un proche parent, tant du Condenado por desconfiado que du Sigismond de La Vida es Sueno^ que ce sombre Don Alvaro du duc de Rivas, luttant contre les événements successifs de son mauvais sort, ressemblant véritablement à ce que le Grec Eschyle appelle le destin; mais si épris d'amour, si sensible sur le point d'honneur, si capricieux que savent l'être d'ordinaire les premiers personnages des drames espagnols.

Cependant, Don Alvaro ne lutte pas, pour me servir des expressions mêmes de M. Patin ', contre cette divinité terrible « qui, dans l'opinion des contemporains d'Eschyle, changeait aveuglément et capricieusement, tantôt les malheurs en plaisirs, tantôt les triomphes en infortunes, versait avec un despotisme brutal du haut de son trône, tant sur les hommes que sur les dieux, des biens et des maux, des châtiments et des récompenses. »

Non, certainement; ses malheurs s'enchaînent, par un pur hasard ou par une éventuelle et vulgaire combinaison de circonstances, et non par un décret divin. La lutte n'est pas

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