LVpée l'itez là, ici sont les actes
S'il }' a eu là-bas les paroles »
la Julie de La Dévotion de la Croix ^ parlentelles par hasard autrement que les poétiques dames de La esclava de su galan ou de El Vergon^oso en palacio? Pour conclure, il n'y a plus rien à dire, si ce n'est que là « le même genre de monde est tout », en appliquant au cas une certaine phrase de Luis Cabrera de Cordova, sur l'histoire. C'est toutefois un monde spécial et à part, généralement habité par des personnages différents de ceux que produit la vie humaine ordinaire ; personnages non seulement vraisemblables, mais vrais dans l'intelligence des auteurs et des auditeurs, personnages qui ne sont pas impossibles dans le moment, quoiqu'ils puissent l'être dans un autre temps et dans une autre nation.
Doit-on, par hasard, déduire de cet exposé que le singulier talent de Lope se rendait compte de l'extrême portée critique, de l'immense valeur poétique, du caractère national et permanent de la révolution et de la création qu'il inaugura et qu'il réalisa en si grande part? Non, certainement. Pour moi, il l'ignora, ni plus ni moins que ses adversaires, et que Cervantes, le premier de tous. On n'explique pas d'une autre manière les
burlesques définitions qu'il donna de son système. En traitant d'une de ses nouvelles amoureuses, intitulée El desdichado por la honra, du mode de leur composition, il s'exprime en ces termes : « Moi, j'ai pensé qu'elles doivent avoir les mêmes préceptes que les comédies, dont la fin est de voir l'auteur donner contentement et plaisir au peuple, dut V art s' étouffer ^aunque se ahogue el arte. » Il n'avait rien dit si rudement dans VArt nouveau de faire des comédies^ quoique la même pensée soit contenue dans les vers suivants :
« Yo hallo que si alli se ha de dar gusto Con lo que se consigue es lo mas justo » ^
Il bafFoua également son théâtre dans presque toutes les autres pages de VArtnou^ veau, le qualifia souvent de barbare, et demanda pardon de l'avoir créé sur une Académie particulière, comme celles qui étaient de mode à cette époque. Il en agissait ainsi avec la même désinvolture qu'yn de nos
1. « Moi, je trouve que si on doit là donner du plaisir, — C'est ce qui le fait obtenir qui est le plus juste. »
contemporains, illustre poète lyrique et dramatique, Ta fait, en plusieurs occasions, et tout particulièrement dans le discours en vers, le jour de sa réception à l'Académie espagnole. Zorrilla aussi, à qui je fais clairement allusion, répute inconsciente l'inspiration de ses vers, pour être, comme le furent ceux de Lope, les plus populaires et les plus influents de Tépoque. Il les donne comme des produits de son ignorance, de la môme manière que le dernier donnait ses comédies comme filles de la barbarie. Ce qu'il doit y avoir de certain, c'est que tous deux ont de- i
viné ce qu'ils faisaient plus qu'ils n'y ont **•
pensé; ils ont reçu d'une manière objective leur originalité systématique, ou, pour parler plus clairement, ils otit senti spontanément ou perçu, avec un instinct particulier, l'espèce de jeu littéraire que réclamaient les temps , la latente nécessité esthétique de leurs contemporains; ils ont bu, en somme, l'inspiration chez leur public plus que chez eux-mêmes.
Pour me borner de nouveau à Lope, si à cette puissance intellectuelle qu'il n'avait pas bien mesurée, qu'il ne connaissait pas bien lui-même, mais qui dirigeait néan-
moins, comme chez tout homme, ses déterminations particulières ; si à cette heureuse combinaison de rares facultés qui offrait à sa volonté un instrument dont aucun autre ne pouvait disposer ; si à cette intention profonde et aveuglément spontanée qui, sans réflexion ni étude, lui fit trouver son système dramatique, il eût joint moins de vanité à produire, il est clair qu'il serait encore plus grand. S'il avait refréné le torrent indocile de sa veine poétique, fait abstraction de cette facilité prodigieuse et déplorable en même temps, qui ne lui promettait que l'infime avantage d'être un improvisateur inouï, il réunirait, à la gloire d'avoir enrichi le tronc de l'art d'une branche nouvelle et des plus touffues, celle d'avoir élevé le théâtre, en général, à toute sa perfection possible. De quelque manière qu'on l'envisage, son art dramatique est à l'art dramatique gréco-romain, ce qu'est l'architecture de ce nom à l'architecture vulgairement appelée architecture gothique. De la même manière que celle-ci, le théâtre classique de Lope s'éloigna des moules classiques pour verser dans d'autres moules nouveaux l'idéal christianochevaleresque du Moyen âge et des temps
qui le suivirent immédiatement. Quelle gloire le genre humain n'aurail-il pas accumulée sur l'inventeur de l'architecture gothique, s'il le connaissait, et si cette architecture n'était pas, à ce qu'il paraît, la transformation collective et le travail re'alisé en commun par de nombreux artistes, pendant un espace de temps indéterminé! Ah! c'est grandement avec raison que Lope ne traversait pas une rue sans que les habitants de Madrid n'en peuplassent immédiatement portes, fenêtres et balcons, bien qu'il y résidât depuis tant d'années, sans que tous ceux qui passaient et même ceux qui allaient en voiture ne s'arrêtassent pour le regarder, chose que rappella à ses funérailles, comme témoin oculaire, Fray Francisco de Peralta, hommai^e indubitablement rendu au très célèbre auteur de comédies et pas davantage.
Il y en eût, en effet, qui écrivirent de meilleurs poèmes épiques, de meilleures nouvelles et de meilleurs vers lyriques que lui, sans obtenir, tant s'en faut, un honneur si grand, comme l'éprouva, entre autres, Cervantes.
Il est certain que, dans la seconde moitié du dernier siècle, on s'est livré à des discussions et des disputes nombreuses sur les ter-
mes si durs, par lesquels ce dernier avait flétri le changement éprouvé par le théâtre espagnol, dans les mains de Lope et de ses imitateurs. On sait, en outre, qu'avant que celui-ci s'élevât à la souveraineté dramatique, le nouvelliste incomparable avait écrit aussi des comédies. Si dlles furent débitées « sans qu'on leur offrit une offrande de concombres ou aucun autre projectile », chose qui ne doit pas être un mensonge, puisqu'il la raconte lui-même, elles ne suffirent pas à lui donner, plusdansTart dramatique que dans d'autres genres de poésie, un crédit semblable à celui qu'obtinrent, dès le principe, ses livres en prose. Consacré entièrement et heureusement à ces livres, durant un assez grand nombre d'années, il laissa la nouvelle école s'emparer du théâtre en toute sécurité, et quand il y reporta ensuite les yeux, « il ne trouva pas, suivant son expression, d'oiseaux dans les nids d'autrefois ■,ce qui signifie que personne ne voulait déjà plus de ses pauvres comédies ou de ses intermèdes, au point qu'il dût se contenter qu'on les donnât sans bruit à la presse. Ces dernières comédies de Cervantes, qui avaient les défauts mêmes qu'il incrimine tant dans celles de Lope,
sont les pièces que, vers le milieu du siècle dernier, D. Blas Nasarre prétendit porter Tocculte et maligne intention de discréditer, en vertu de ses propres fautes, les œuvres des auteurs dramatiques mordus par le Qwichotte, dans la pensée que l'effet produit par celui-ci contre les livres de chevalerie, de pareilles petites œuvres l'obtiendraient contre le nouveau théâtre espagnol. Candide entreprise, en vérité, que celle de l'érudit Nasarre, entreprise impossible pour qui se serait rendu compte de l'ironie sans pareille de ce livre unique.
Pour moi, la singulière contradiction qui résulte de la doctrine connue de Cervantes sur l'art dramatique et de sa pratique postérieure, présente une explication beaucoup plus facile, même en prêtant les mains au soupçon que ce ne fut pas une conviction sincèie, mais l'envie qui lui dicta son primitif et sévère jugement. Ni Lope, ni Cervantes ne se rendaient en vérité justice, c'est une de ces choses qui se sont toujours vues chez les plus illustres contemporains. Le premier avait poussé, on le sait, l'injuste dédainjusqu'k se contenter de dire, à propos . des nouvelles, « ni grâce, ni style n'ont en elles
fait défaut à Michel de Cervantes » ; éloge injurieux, parce qu'il est mesquin. Je pensé, malgré tout, que l'exposition doctrinale de ce dernier, dans Touvrage où il a mis tous ses sentiments, proclame à haute voix qu'elle était alors sincère, sans que puisse s'opposer à juger le contraire, le fait de chercher à remédier à la pauvreté, qui rendait, dans sa pensée, l'honnêteté si difficile, en se soumettant pour gagner de l'argent au courant du vulgaire. Des cas pareils se sont vus de tout temps, et bien plus grande et plus répréhensible fut la faiblesse avec laquelle Lope diffama son système, en lui donnant une origine exclusivement intéressée, dans VArt nouveau de faire des comédies. Qu'y avait-il de particulier à ce que l'exterminateur des chimères, l'éternel moqueur des chevaliers errants et de leurs prouesses, en vers ou en prose, fût de très bonne foi hostile aux mêmes actes de chevalerie transportés par Lope sur le théâtre, sans autre changement important que de les approprier aux rues de Madrid, avec leurs dames et leurs galants, leurs bouffons et leurs écuyers, les enlevant aux voies et chemins, pour les rendre stationnaires au lieu d'errants^ et les mettant
dans des maisons et aux balcons, au lieu des châteaux seigneuriaux ou des auberges? Il y avait, il n'est pas perniis d'en douter, entre la profonde perception de la réalité chez Cervantes, et la casuistique de l'honneur et de l'amour dans le nouvel art dramatique, un fossé non moins large qu'entre le Quichotte et les livres de chevalerie. Le nouvelliste sans égal finissait donc par être l'envers d'une médaille dont Lope et Caldéron occupaient l'endroit.