SCÈNE PREMIÈRE
Le camp des Francs, dans le Val de Suze. CHARLES, PIERRE.
PIERRE
Invincible Charles, qu'ai-je entendu? Tu n'as pas encore touché le sol où le Seigneur te destine un second royaume, et par tout le camp on parle de retour! Oh ! puisse un mot de ta bouche royale démentir surle-champ et faire tomber cette rumeur impie f L'âge futur dira-t-il que, dès son début, languit abandonnée une entreprise résolue dans le ciel et adoptée par toi? Ah! que je ne retourne pas auprès du saint pontife pour lui dire : Le glaive que Dieu avait suscité pour ta défense est retombé dans le fourreau : ton glorieux fils a voulu, il a voulu un moment, puis il a désespéré.
CHARLES
Tout ce que j'ai fait pour sauver ce père vénéré, homme de Dieu, tu Tas vu ; le monde entier le voit et en rendra témoignage; pour ce qui reste à faire, je ne prendrai pas conseil de mon désir, quand la nécessité na'a fait entendre le sien. Il n'est qu'un Tout-Puissant.
214 ADELGHIS.
Lorsque le cri du Pasteur menacé est venu frapper mon oreille, j'étais occupé à poursuivra sur ses idoles brisées le Saxon infidèle! et vaincu, et sa fuite me frayait la route. Je m'arrêtai au milieu de la victoire, et je traitai là où, trois jours plus tard, je pouvais commander. Je rassemblai mon camp dans Genève : toute volonté plia devant ma volonté; la France n'eut plus qu'une affaire; elle se leva tout entière; elle s'élança résolument vers la frontière de l'Italie, comme elle eût fait pour reconquérir son propre territoire. Tu vois où maintenant nous en sommes. Le passage est fermé. Oh I si entre les Francs et leur proie il n'y avait que des hommes, jamais le roi des Francs aurait-il pu prononcer une telle parole : Le passage est fermé ? Mais la nature elle-même a préparé le camp de mon ennemi : pour fossés, elle a autour de lui creusé des abîmes; et ces monts sortis de la main du Seigneur sont ses bastions et ses tours. Le plus étroit passage est clos d'une muraille derrière laquelle dix hommes pourraient en braver mille, et les femmes insulter aux guerriers,- — J'ai déjà perdu trop de braves dans une entreprise où la valeur ne suffit pas; trop souvent déjà, usant de ses avantages, le fier Adelghis a teint son épée du sang des miens. Avec l'audace du lion devant sa tanière, il s'élance, frappe et disparaît. Hélas! maintes fois moimême, lorsque dans la nuit profonde je faisais la ronde du camp, m' arrêtant auprès des tentes, j'ai entendu ce nom prononcé avec terreur. Je ne veux pas laisser mon peuple plus longtemps à une école de terreur. Si j'avais pu me voir face à face avec l'ennemi sur un champ de bataille, oh ! alors la querelle était courte, la victoire assurée,... trop sûre peut-être pour la gloire. Et Sivart, un soldat sans nom, un fugitif, l'eût partagée