INTRODUCTION. XXI
choses dont vous pouvez vous occuper, vous ayez mis la nouvelle littérature italienne et mon ami Manzoni.
— Ah! Manzoni (en levant les yeux et avec un accent réfléchi)! c'est un jeune homme hien intéressant. Il a commencé à s'écarter des règles reçues et surtout de l'unité de lieu. Mais les anciénistes, dit-il en souriant lui-même de son mot, ne veulent pas cela.
— Oui, on lui en a voulu, et cependant il ne s'en est écarté qu'avec mesure, et cela me plaît. C'est très-bien commencé. D'ailleurs ces querelles dureront toujours, et il n'y a pas de mal; il faut que chacun fasse à sa manière.
— Oui, j'ai reçu Y Adelchi, j'en ai même fait un extrait que je publierai peut-être, si j'en ai l'occasion. Je l'ai bien étudié, il y a de très-belles choses; je n'aime pas à m'arrêter aux particularités, c'est toujours l'ensemble qu'il faut voir. Mais tenez, rappelez-vous ce soldat longobard chez qui se réunissent les conjurés, et qui ne songe qu'à sa propre élévation. Comme il arrange tout pour lui!... (Ici Goethe, fatigué et toujours toussant, quoique paraissant s'intéresser à la conversation, accompagna le peu de mots qu'il pouvait prononcer de regards et de gestes comme pour me faire entendre ce qu'il ne pouvait exprimer.) Comme il fait servir les desseins de tout le monde à son but! et ensuite, à la cour de Charlemagne, comme il a l'air de protéger ceux qu'il a trahis!
-— Oui, Manzoni se tient à l'histoire et aux personnages réels qu'elle fournit; mais (en souriant doucement) il les élève jusqu'à nous par les caractères qu'il leur donne; il leur prête nos sentiments humains, libéraux même, et il a raison. Nous ne pouvons nous intéresser qu'à ce qui nous ressemble un peu, et non aux Lombards ou Longobards, et à la cour de Charlemagne, qui serait aussi un peu trop rude. Voyez Adelchi, c'est un caractère de l'invention de Manzoni. Et là-dessus je lui dis avec un peu d'émotion : — Les sentiments d'Adelchi mourant sont ceux de Manzoni lui-même. Manzoni, qui est toujours un poète lyrique, s'est peint dans Adelchi.
— Oui, vraiment, il y a longtemps que j'avais connu son àme et sa manière de sentir dans ses Inni sacri. C'est un catholique naïf et vertueux.