XXII INTRODUCTION
« Son dernier mot fut celui-ci : — Si vous voyez Manzoni, dites-lui combien je l'estime et l'aime. »
Tout ce qui précède et nous révèle l'inspiration intime de l'Adelghis me paraît expliquer à merveille pourquoi cette seconde tragédie, d'un caractère au fond si personnel, est dédiée par Manzoni à sa femme, à celle qui l'avait ramené au christianisme, si ce n'était lui plutôt, comme quelques-uns l'ont raconté, qui l'avait prise à la réforme pour la donner au catholicisme.
Louise-Henriette Blondel était fille d'un Genevois établi à Milan. Manzoni l'épousa très-jeune, très-jeune aussi luimême, et jusqu'en 1833, qu'il eut le malheur de la perdre, elle fut l'honneur et le bonheur caché de sa vie solitaire, et mérita les termes passionnémeut respectueux de la dédicace.
Devenu veuf, il attendit longtemps avant de se décider à prendre une seconde femme. Mais sa solitude, devenue plus profonde par la perte de plusieurs enfants, finit par lui peser, et il se laissa persuader d'y introduire une nouvellecompagne qui, elle aussi, devait mourir avant lui et le laisser seul pendant les dernières années de sa vie. On aimerait à pénétrer dans cet intérieur austère de l'homme de génie et à lui demander quel y était l'emploi de cette active intelligence, de ce cœur si élevé. Il ouvrait volontiers sa porte à un petit nombre d'amis que la mort lui enleva l'un après l'autre ; mais il a mis tant de soins à se dérober au regard curieux de ceux qui apportaient seulement à ce grave spectacle un intérêt littéraire, que le simple biographe éprouve à passer outre une certaine pudeur. On dit, d'ailleurs, que Manzoni a laissé des Mémoires. Aucune de ces indiscrétions qui ajournent la publication de ce genre de témoignages posthumes n'est à redouter d'un tel homme; il faut donc espérer que, si ces Mémoires existent, ils ne tarderont pas à être publiés. Ce sera le moment alors de franchir ce seuil devant lequel le respect nous arrête encore. En attendant, revenons au poète.
On ne voit pas que Manzoni ait eu jamais l'intention d'ajouter un troisième essai dramatique à Carmagnola et à l'Adelghis; mais ces deuxvigoureusesétudesdonnent la mesure de sa forte pensée , et Sainte-Beuve a eu raison de les com-