Verona illustrata, lib. X, col
Voici quelques-unes des innombrables choses que nous ignorons relativement à l'état de nos aïeux , dans le cours de deux siècles. On peut assurément se résigner à ne les savoir pas ; on peut même traiter de frivole et de pédantesque le désir de les savoir; mais alors il ne faut pas se persuader que l'on possède l'histoire de son pays. Et lors même que Ton connaîtrait et la brusque invasion, et l'atroce banquet d'Alboin, et la trahison qui mit fin à ses jours, et les galanteries d'Autharis, et les aventures de Bertharide, et la révolte d'Alaghis , et le rétablissement de Cunibert, et les guerres de Luitprand et d'Astolphe, et la ruine de Didier, il faut confesser que Ton ne connaît guère qu'une partie de l'histoire, pour ainsi dire domestique, d'une petite nation établie en Italie, mais non l'histoire de l'Italie ellemême.
Quand verrons-nous donc quelque génie hardi et persévérant se vouer à la noble tâche de retrouver l'histoire nationale de cette époque; examiner les mémoires qui nous en restent avec des vues neuves, plus vastes et plus étendues, rechercher dans les chroniques, dans les lois, dans les lettres, dans les chartes des particuliers, tous les signes de vie qu'a pu donner la population italienne? Les historiens, en petit nombre, qui ont écrit à cette époque, ou peu de temps après, n'ont pas voulu, n'ont pas pu distinguer dans ce qui passait sous leurs yeux les points essentiellement historiques, et ce qu'il importait surtout de transmettre à la postérité. Ils ont pris note de quelques faits; mais les institutions et les mœurs, mais l'état général des nations, ce qui pour nous eût été le plus nouveau, le plus curieux à savoir, était à leurs yeux la chose la plus naturelle, la plus simple, celle qui méritait le moins qu'on prît la peine de la raconter. Il est cependant un art de saisir au passage , et avec certitude, les révélations plus importantes , échappées à l'écrivain , qui n'avait pas l'intention d'en faire, et, par des inductions fondées, d'en tirer encore quelques connaissances positives. Cet art qui, depuis quelques années, est de la part de plusieurs étran-
gers1 l'objet d'études plus sérieuses, et dont ils produisent de temps à autre des monuments dignes d'une grande attention, cet art, si je ne me trompe, est de nos jours peu cultivé parmi nous. Et cependant on ne peut nier, je crois, qu'il n'ait eu son commencement en Italie, où il fit même d'assez grands progrès. Deux hommes, assurément fort remarquables, ouvrirent en Italie deux routes qui semblent peut-être éloignées Tune de l'autre, et même divergentes, à qui ne regarde qu'au point de départ, mais qui, au bout de quelques pas, se rejoignent dans la seule voie qui puisse mener à quelque vérité importante sur l'histoire du moyen âge.
L'un d'eux, l'immortel Muratori, se dévoua au long et pénible labeur, labeur intelligent toutefois, de recueillir, en \es discutant, les monuments historiques de cette époque; chercheur infatigable, mais qui sait choisir avec réserve, éditeur très-libéral de mémoires de tout genre, annaliste toujours soigneux et souvent habile à découvrir les faits qui ont un caractère historique, à rejeter les fables que ses contemporains prenaient pour l'histoire; collecteur attentif des traits épars dans les documents du moyen âge, et qui peuvent servir à donner une idée des mœurs et des institutions qui étaient en vigueur à cette époque, il a résolu tant de questions, il en a tant posé, il en a tant écarté d'inutiles et de frivoles, il a frayé le chemin à tant d'autres, que son nom, comme ses découvertes, se trouve et devait se trouver à chaque page dans les écrits qui , après lui, ont traité de cette matière.
Contemporain de Muratori, mais dans une sphère plus élevée, plus périlleuse, moins fréquentée, Jean-Baptiste Vico se mettait en quête des principes généraux relatifs à la commune nature des nations. Il ne s'était pas donné pour but d'illustrer telle ou telle époque de l'histoire, en particulier, mais de signaler la marche régulière et universelle de la société dans ses époques les plus obscures, pendant
!. M. Manzoni fait ici allusion au grand et beau travail de M. Fauriel, peut-être encore à celui de M. Aug. Thierry. Quelques années plus tard, il eût sans doute pensé aussi à M. Michelet. {Note du Trad.)
celles où les mémoires sont plus rares, les traditions plus mystérieuses. Voulant surtout traiter des âges qui n'eurent pas d'historiens, profondément convaincu qu'à l'époque où les écrivains parurent, les institutions, les croyances sociales étaient déjà tellement modifiées, les traditions de ces siècles reculés tellement défigurées par les nouveaux faits eux-mêmes, qu'elles ne pouvaient être comprises ni fidèlement transmises par ces écrivains; mais en même temps persuadé que leurs idées, filles pour la plupart des doctrines et des événements antérieurs, devaient en avoir gardé quelques traits importans et caractéristiques, il regarda ces écrivains comme des témoins en partie imbus de préjugés, incertains en partie dans leurs idées, en partie peu sûrs de leur mémoire, mais toujours cependant comme les témoins de faits généraux d'une suprême importance; et, comme tels, il prit à tâche de les examiner. Accueillant d'ordinaire avec peu d'estime et de confiance les idées qu'ils donnent comme leur propre jugement, il chercha une vérité dans celles qu'ils semblent transmettre comme procédant d'une origine plus haute, et rejetant leurs conclusions, il établit des règles pour en tirer d'autres plus fondées de leurs révélations, pour ainsi dire involontaires. Ces règles, il prétendit les dériver des propriétés de l'esprit humain et de l'expérience des faits mieux connus; et, si elles sont systématiques, ce qui n'arrive que trop souvent, jamais du moins elles ne le sont par une surprise vulgaire. S'efForçant de rapprocher des époques séparées par de très-longs intervalles, des mœurs en apparence tout à fait contraires, il y recueillit un certain nombre d'éléments qui se retrouvent les mêmes dans les points principaux de la vie sociale .Parfois d'une pénétration merveilleuse, il fut aussi parfois trop facile dans le choix de ces éléments, entraîné alors par cette unité de ses vues sur le développement de la nature humaine. Des siècles héroïques et de ceux du moyen âge, des lois et des poésies, dés symboles et des monuments, de certaines étymologies, souvent ingénieuses et qui sont autant de découvertes, souvent arbitraires et démenties par des notions posté-
rieures, des rites religieux, des formules de jurisprudence et des doctrines philosophiques, en un mot de faits, de temps el de pensées, éparpillés, pour ainsi dire, dans la vie du genre humain, il tire çà et là un indice qui, à dire vrai, dans ses idées, devient trop vite une certitude. Mais lorsque, après avoir démontré l'incertitude, la fausseté, la contradiction des idées communes, relativement à l'état de la société durant une époque importante et restée obscure, il apporte à son tour une idée nouvelle, fondée sur une nouvelle observation de cette époque et du petit nombre de faits que nous en connaissons, combien d'erreurs il détruit en un moment ! quel faisceau de vérités il nous présente tout à coup dans l'une de ces splendides et puissantes formules qui sont comme la récompense des longues méditations du génie! Et quand même il arrive que le manque de notions positives, ou la passion exclusive de quelques principes généraux, ou cette confiance naturelle aux génies accoutumés à découvrir, le transporte et le retient dans des opinions évidemment fausses , ou d'une obscurité continuelle et inextricable, parce qu'elle provient d'inexactitude dans ses idées, et par suite dans son langage, il excite encore un sentiment d'admiration, et donne, pour ainsi dire, encore l'exemple d'une audace qui pouvait être heureuse avec quelques conditions de plus. Même quand il ne vous démontre point la vérité, il ne laisse pas que de vous faire sentir qu'il vous a conduit dans les seules régions où l'on peut espérer de la trouver.
Lorsque j'envisage dans leur ensemble les travaux de Muratori et ceux de Vico, il me semble voir, et avec une admiration qui n'est pas sans un mélange de déplaisir, deux grandes forces séparées, et entrevoir le puissant effet qui résulterait de leur union. Dans cette foule de notions positives et de jugements quelquefois exacts, mais toujours restreints, au sein desquels le premier vous place, comme on regrette les vues générales du second, et ce regard plus rapide, plus étendu, plus pénétrant, à l'aide duquel on pourrait embrasser d'un coup d'œil les grandes masses, saisir par un sentiment lucide l'unité de toutes ces parties
que, isolées, on croirait petites et obscures, transformer en doctrine vivante, en science positive et durable, tant de connaissances sans principes arrêtés et sans conséquences! Et quand on suit Yico dans ses classifications hardies et trop souvent hypothétiques, comme on voudrait, en avançant, se sentir appuyé sur des faits nombreux et sévèrement discutés, pour goûter ce plaisir élevé de l'intelligence que les révélations du génie ne peuvent donner qu'au moyen de l'évidence ! Mais depuis ces deux écrivains, aucun, que je sache, n'est parti du point où se rejoignent les deux routes qu'ils ont frayées pour marcher à de plus importantes découvertes, dans l'histoire des temps obscurs du moyen âge. Reste donc un grand moyen, et c'est le seul, de découvrir dans ces temps les vérités que tiennent en réserve les documents que nous en avons; et ce moyen, pourquoi n'espérer pas qu'il se rencontrera quelqu'un pour le tenter? Certes, l'admiration pour les glorieux travaux du génie est un sentiment doux et noble; une force déraisonnable peut-être, mais universelle, nous fait trouver dans ce sentiment une jouissance plus vive encore, quand les génies qui le font naître sont nos concitoyens. Mais l'admiration ne doit jamais être un prétexte pour la paresse; je veux dire qu'elle ne doit jamais porter avec soi l'idée d'une perfection qui ne laisse plus rien à désirer ni à faire. Aucun esprit n'est assez vaste pour enfermer en soi toute la suite des idées sur une matière; et de même que dans les œuvres de la production matérielle, ainsi dans celles de l'intelligence, toute génération doit vivre de son labeur, et regarder ce qui a été fait avant elle comme un capital à faire valoir avec ce qui a été nouvellement acquis, et non comme une richesse qui dispense du travail.
Les recherches les plus philosophiques et les plus consciencieuses sur l'état de la population italienne pendant la domination des Lombards ne mèneraient qu'à désespérer de pouvoir jamais le connaître, que cette démonstration même serait encore une des plus graves et des plus fécondes pour la pensée que l'histoire pût nous offrir. Une immense multitude d'hommes, une suite de généra-
tions qui sur la terre, la terre qui leur appartient, passent inaperçues sans y laisser trace, c'est là un triste, mais prodigieux phénomène; et les causes d'un tel silence peuvent donner lieu à des recherches encore plus importantes que bien des découvertes de faits.