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CHAPITRE III

PROBLÈMES SUR LA CONCESSION FAITE AUX ITALIENS DE VIVRE SELON LA LOI ROMAINE.

Muratori, comme on Ta déjà dit, et plusieurs avec lui, ont vu dans cette concession un beau trait de clémence, et une preuve, entre beaucoup d'autres, de la douceur et de la sagesse des conquérants lombards. Et cette opinion paraît la plus universellement accréditée auprès de ceux gui tiennent à en avoir une sur les choses de cette époque.

Que des écrivains qui ne se lassent pas d'admirer l'équité, la sagesse, la prévoyance, en un mot l'esprit progressif des lois des Lombards, regardent ensuite comme un acte de leur clémence de n'avoir point appelé les vaincus à partager le bénéfice de ces lois, c'est une chose qui ne se comprend pas aussi facilement. Peut-être dira-t-on que les Italiens n'en voulaient pas, et qu'il parut trop injuste à ces vainqueurs débonnaires de les contraindre à recevoir même un bienfait? Mais pourquoi les vaincus repoussaient-ils ces lois si parfaites et si attentives à défendre toute personne et tout droit? Était-ce attachement aveugle à l'ancienne législation, orgueil national? ou si c'est que les lois nouvelles n'étaient point en harmonie avec leurs habitudes, et ne s'appliquaient pas aux cas ordinaires de leur manière de vivre, de sorte que, parfaitement bonnes pour le peuple conquérant, elles étaient pour eux incomplètes, superflues, dénuées de proportion et d'opportunité? Mais ces mêmes écrivains ne nous ont-ils pas dit qu'Italiens et Lombards étaient un seul et même peuple? Et s'ils admettent les hypothèses que nous avons posées, leur assertion à cet

égard ne devient-elle pas de plus en plus inexplicable, et j'oserais dire extravagante?

Remarquez bien d'ailleurs que cet usage de laisser aux vaincus la loi romaine n'est pas particulier aux Lombards. Une constitution de Clotaire Ier la conserve également aux Gallo-Romains qui vivaient sous les Francs1; les lois des Bourguignons, celles des Ripuaires2 établissent les cas et les personnes qui seront jugés selon la loi romaine; et pour en finir j tous les conquérants barbares de l'empire romain eurent une législation à eux, et en môme temps, permirent aux vaincus de conserver l'ancienne loi. A un fait si général, il convient donc de chercher un principe qui le soit aussi; et c'est ce qu'a voulu faire l'immortel Montesquieu. La cause de tant de lois diverses dans un même état, il la trouve, lui, dans la réunion de peuples divers, qui voulurent en s'unissant et purent conserver leur indépendance et leurs coutumes3. Cette cause explique à merveille pourquoi diverses nations joignirent leurs armes pour conquérir un pays, et après la conquête, établies ensemble sur le sol conquis, conservèrent leurs lois particulières; car ces nations étant égales entre elles,, il n'y avait pas de motifs pour que l'une dût recevoir la loi de l'autre; mais on ne saurait l'appliquer aux vaincus. Ceux-ci ne traitaient pas, ne stipulaient pas, ne marchandaient pasr pour ainsi dire, les conditions d'une alliance; si la loi romaine leur fut laissée, il faut donc en chercher la cause dans la simple volonté des vainqueurs. Nous hasarderons sur ce point une conjecture, et je crains bien que ce ne soit la seule conclusion de ce discours. Pour le moment, si quelqu'un s'obstine à voir cette cause dans un effort de clémence, qu'il se souvienne du moins que l'honneur n'en revient pas tout entier aux Lombards; cette clémence, il faudrait en supposer l'instinct, l'habitude, l'esprit, chez tous les barbares qui vinrent se partager l'empire romain.

1 . Inter Romanos negotia causarum romanis legihus praecipimus terminari. Chiot. Çonstit. generalis. Ber.Fr., t. IV, p. 116.

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