‹ Théâtre et poésiesChapitre 200 sur 221 · Annal. Eccl., ad ann · texte numérisé non relu

Annal. Eccl., ad ann

3. His diebus, multi nobilium romanorum ob cupiditatem interfecti sunt; reliqui vero per hostes divisi... tributarii efficiuntur. — Paul. Diac, lib. II, c 32.

4. Populi tamen aggravati per Langobardos hospites partiuntur. — a II « semble vouloir dire, ajoute Muratori (année 5 84), que les peuples italiens « furent chargés d'entretenir les soldats lombards, et qu'ils les répartirent « entre eux. » A l'appui de cette interprétation , on peut trouver quelque chose d'analogue dans les lois des Bourguignons, où cette belle expression d'hâtes est employée dans le même sens. Mais le mode et les conditions de cette hospitalité lombarde sont restes inconnus, et il ne se trouve, que je

mais qui, si peu qu'on y pénètre, laissent entrevoir tout autre chose que bonheur et pitié. Ces réflexions et autres semblables étaient parfaitement inutiles; il suffisait de remarquer que Paul entend parler du règne d'Autharis, c'est-à-dire d'une époque antérieure d'environ deux siècles au temps où il a écrit. Cette observation faite, on sent bien vite que la description de l'historien n'exige ni réfutation ni commentaire, parce qu'elle n'a aucune espèce d'autorité, aucun caractère qui lui concilie la moindre confiance. C'est une de ces histoires tant de fois rêvées d'une ère fortunée, qui se rencontrent chez les peuples plus ou moins grossiers, que Ton raconte, que l'on croit, après laquelle on soupire, et que de temps en temps on reporte à une époque un peu moins éloignée, parce qu'on ne les veut pas trop anciennes, et je n'en saurais dire la raison. Pour la génération au sein de laquelle vivait Paul, le règne d'Autharis était le bon vieux temps; seulement, dans les traditions de notre vulgaire moderne, il y a quelque chose de plus particularisé, et qui sent moins l'âge d'or, quelque chose qui ressemble un peu plus à l'histoire que ces lignes du bon diacre.

Pour rendre suspecte la vérité d'un fait historique, sursache, dans l'histoire, aucune donnée à l'aide de laquelle on puisse se former une idée distincte d'une pareille corvée.

Un autre écrivain a proposé , sur ces mots de Paul , une explication qui mérite d'être citée pour sa singularité, o La répartition dont parle ici l'histo- « rien ne devrait pas, à mon avis, regarder les personnes, mais les « charges de ces mêmes personnes, de telle sorte qu'à dater de cette « époque , elles fussent indifféremment réparties entre les Italiens et les « Lombards , qui commençaient dès lors à ne plus être que les citoyens « d'une même patrie ; et cela, d'après les principes de l'équité et de la jusci tice distributive, qui, sous le règne d'Autharis, avec d'autres vertus non « moins belles, avaient heureusement pris racine dans le cœur de tous « les sujets, d'où il semblait que l'âge d'or fût revenu au monde. Telle du « moins Paul de Warnefrid nous représente cette époque. » (Antich. Long. MU., diss. I. § 66.)

Laissons de côté toutes les raisons de critique spéciale qui s'opposent de tout point à cette interprétation; oublions que Paul emploie tout à côté la même phrase (voyez la note précédente), pour signaler un fait accompli du temps des trente ducs, époque dans laquelle personne assurément ne rêve équité et justice distributive. Mais sur la foi de ce passage obscur, affirmer un fait si grave, si contraire à toutes les notions de conquête et d'établisse-

tout un fait qui remonte à des temps illettrés, il suffit d'ordinaire de ne le voir raconté que par des écrivains postérieurs à l'époque où il s'est passé. Et voilà, non pas un fait, mais un jugement sur tout un groupe de faits, un jugement en l'air, sans preuves et sans application, porté près de deux siècles après la mort des témoins; voilà un jugement pris comme texte à discuter, et pour fondement de l'opinion qu'on avait à se former d'une nation entière. Si chez les Lombards avait eu lieu en réalité cette belle et tranquille existence des citoyens, elle devait 'être le résultat de nombreuses et puissantes causes, d'institutions, d'idées, de circonstances singulières en tout genre, et n'eût pas manqué de produire des effets également singuliers dont se fut ressentie toute l'histoire de ce peuple; il n'en est trace ni dans Paul, ni nulle part ailleurs. Paul présente cet état de choses comme un point, pour ainsi dire, isolé dans l'histoire, et on Ta pris pour tel, ce qui peut servir de mesure à la confiance que méritent les écrivains modernes qui ont voulu donner une idée de l'état moral des Lombards. Voyez, par exemple, combien vaste, combien absolue, combien magnifique en paroles, mais vague et indéterminée dans le sens est celle qu'en a exprimée Filment barbare, et qui ne l'est aussi que trop à toutes celles de l'expérience ; supposer que les forts aient renoncé à leurs privilèges , pris une part des charges, et cela sans guerre, sans menaces, sans autre impulsion que l'amour de l'équité !.. . Quand l'auteur que nous avons cité publiait sa conjecture (t 792), bouillonnait alors dans une partie de l'Europe une immense révolution qui semblait avoir précisément pour but principal de contraindre les descendants de la race conquérante à consentir à la commune répartition de tous les impôts. Et au milieu de la rumeur de cette révolution , il supposait que ce qu'il y voyait disputer si' violemment avait pu se faire tranquillement, spontanément, en Italie, douze siècles auparavant!

En vérité, quand on rencontre de ces raisonnements , on ne peut s'empêcber de regretter amèrement que ceux qui les imaginent, au lieu d'être les écrivains de l'histoire , n'en aient pas été les acteurs , car voyant si bien où était l'équité, et trouvant si naturel que tout allât suivant sa règle, ils n'eussent pas manqué d'amener les âges heureux que leur imagination a rêvés.

Si, chez les Lombards du sixième siècle, on avait pu faire usage de ces mots : équité , justice distributive , ils auraient voulu dire que les avantages devaient être également partagés entre les vainqueurs, et les charges distribuées entre les vaincus, de telle sorte qu'ils pussent continuer à les porter.

lustre Muratori : « — Retournons, dit-il, aux Lombards. « Dès que ceux-ci, après avoir abjuré l'arianisme, eurent « fait alliance avec l'Église catholique, alors plus que ja- « mais ils dépouillèrent leur antique rudesse, et luttèrent « à l'envi avec les autres nations catholiques, de mansué- « tude, de compassion, de clémence et de justice; de sorte « que sous leur règne ne manquaient point aux peuples « les rosées du contentement1.» Les rosées du moyen âge, que Dieu en préserve les champs de nos ennemis!

Du reste, même avant d'examiner si une assertion de cette gravité repose sur quelque fondement, on sent dans les paroles mêmes qui l'expriment, comme en beaucoup d'autres sur le même sujet, quelque chose qui avertit qu'elles ne renferment pas une vérité nette et sentie. Ici on nous parle de rosées, de mansuétude, de compassion, de clémence, de justice ; ailleurs des belles vertus qui avaient heureusement pris racine dans le cœur de tous les sujets. Ce n'est pas là le style de la conviction qui vient à la suite d'une curiosité sincère, d'un doute scrupuleux, d'un examen attentif. Cette curiosité, ce doute, cet examen font trouver clans les choses une foule de restrictions et d'exceptions, et pour ainsi dire un caractère d'originalité, lequel se communique aux paroles de qui y a sérieusement regardé. La vérité ne va pas se cacher dans ces formules nées longtemps avant l'idée, et qui, dans mille cas, sont le milieu où se rencontrent l'écrivain peu soucieux d'être compris et un lecteur qui ne tient pas à comprendre. Si un amour consciencieux de la vérité, si une aversion décidée et toujours en garde contre tout ce qui est équivoque et superficiel, si le désir bien arrêté de ne rien omettre de ce qui est grave et certain, et d'exclure tout ce qui ne l'est pas, si une répugnance invincible à combler avec des paroles les lacunes des faits, à lier les découvertes importantes à des suppositions arbitraires ou approximatives, si ce vif sentiment des difficultés, qui naît de ce qu'on a vu beaucoup et fort avant dans les choses; si toutes ces con-

i. Annal. Itaî., dissert. 23.

ditions, et d'autres encore, ne retardaient pas encore la publication des travaux d'un éminent étranger sur la civilisation politique et littéraire d'une grande époque du moyen âge, il serait bien doux à un ami de pouvoir citer ici un vivant modèle de ce style de l'histoire qui est le résultat des persévérantes contemplations d'une intelligence profonde *.

Revenant à mon humble proposition, ce qui fait surtout que nous avons peu d'idées sur l'état des mœurs lombardes, c'est assurément le petit nombre des monuments qui nous ont été transmis. Mais l'opinion erronée du mélange des Lombards et des Italiens nous paraît avoir été cause que Ton n'a pas même cherché clans ces rares témoignages toutes les idées que l'on pouvait peut-être en tirer, et que sur cette matière il a été trop dit, et en même temps trop peu. Et cela surtout de deux manières que nous voulons à tout risque signaler à l'attention de qui voudrait encore découvrir sur cette question quelque chose de plus positif.

Premièrement, les Lombards étant les maîtres du sol, seuls législateurs, arbitres en grande partie et sans contestation du sort de la population indigène, le point le plus important de leur morale, la base du jugement que l'on doit en porter, ce doit être leur conduite envers la classe nombreuse des vaincus. La tentation d'être injuste devait être grande, en proportion de la facilité, de l'impunité et de l'intérêt qu'il y avait à l'être; et comme la nature humaine est partout la même, il était aisé de modeler sur ces circonstances non-seulement les actions, mais les idées et les théories morales. Pour décider si les Lombards étaient bons ou méchants, il faudrait donc chercher s'ils ont cédé à cette tentation, ou si l'amour de l'équité a prévalu, s'il a produit en eux une reconnaissance volontaire des principes éternels du juste. Mais supposant les deux nations fondues en un seul corps, les écrivains modernes ont retranché de leurs considérations l'examen de ces rapports, et ont ainsi laissé dans l'ombre le côté important et vaste de la question.

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