M. Fauriel
Secondement, si l'on fait attention à la division des deux peuples, on verra sans aucun doute que ce fait peut servir de mesure pour apprécier la moralité des Lombards, même dans leurs rapports entre eux. Car, pour déclarer vertueux un sentiment, un acte quelconque, il ne suffit pas d'y reconnaître un certain caractère de sacrifice, ou d'austérité, ou de bienveillance; il faut s'assurer encore qu'il n'a rien de contraire aux devoirs de l'équité et de la charité universelles. Or, il y a telles circonstances où, pour maintenir une injustice, il est précisément besoin de quelques-unes de ces dispositions d'âme qu'on appelle généralement des vertus. Depuis la république de Sparte jusqu'aux bandes de voleurs, toutes les sociétés qui ont voulu jouir de certains biens et de certains avantages aux dépens de la société universelle des hommes n'ont pu maintenir dans leurs membres les liens nécessaires à l'union commune, que par le sacrifice des passions personnelles avec une équité rigoureusement observée entre eux, avec une sévérité, avec une confiance, avec un dévouement, quelquefois héroïque. Personne n'a le droit d'être injuste envers le genre humain tout entier, et sans un peu de vertu, il ne se fait rien dans ce monde.
Les Lombards étaient précisément dans une situation de ce genre. Lors donc qu'il se rencontre dans leurs lois des prescriptions qui supposent un souci délicat de tous les intérêts et de tous les droits des nationaux, lorsqu'il se trouve dans leur histoire des traits de générosité ou de modération, avant de se répandre en douceur et en admiration, avant d'éclater en applaudissements, il faut examiner si ces actes généreux, si ces dispositions vertueuses étaient l'effet d'un sentiment pieux du devoir, ou naquirent de l'esprit de corps, d'une spéculation qui peut-être n'avait rien d'hypocrite, mais qui n'était pas non plus inspirée par la vertu, dans le sens précis que l'on devrait toujours donner à ce mot.
Après tout, il ne faut pas se le dissimuler, cette opinion si favorable aux Lombards n'a pas été adoptée par tous les écrivains modernes. Mais aucun, que je sache, ne l'a
combattue en elle-même et avec l'intention d'en établir une plus fondée, et la plus complète qui se puisse tirer de l'étude du sujet dans toutes ses parties. Le chevalier Tiraboscbi, sans réfuter directement le jugement de Muratori et de Denina, en parle toutefois avec une surprise et avec une défiance raisonnables. Mais ayant principalement pour objet la littérature, et l'enfermant elle-même dans des limites peut-être un peu étroites et peut-être un psu singulières *, il n'a pu ni voulu s'étendre beaucoup sur cette question. Néanmoins les faits qu'il cite et les réflexions qu'il émet paraîtront, je crois, à tous ceux qui les liront, plus que suffisants pour détruire le jugement qu'une singulière prédilection pour ces barbares, comme il le dit trèsbien, a dicté au bon Muratori. Tant il est vrai que ce jugement est en hostilité manifeste et permanente avec l'histoire !
L'illustre Maffei, au livre X de son Histoire de Vérone, a jugé aussi les Lombards avec une sévérité beaucoup plus sensée que les acclamations de leurs panégyristes : mais il ne s'est pas proposé davantage de traiter la question entière. Avec tout cela, cette demi-opinion qu'il s'en était faite et qu'il a exprimée dérive d'observations qui ne sont rien moins que superficielles et vulgaires. Il n'a pas pris la question comme ses devanciers l'avaient posée et mal posée ; il l'a refaite d'après les choses mêmes; il a indiqué des principes qui, pour être reconnus comme des principes importants, n'auraient besoin peut-être que d'une application plus circonstanciée; il n'a pas supposé l'étrange fusion des deux peuples; et le premier, à ma connaissance, il a signalé plusieurs effets généraux et perma-
i. o Mais il faut ici que je fasse une remarque sur la situation de l'Itat lie à cette époque, non sous le rapport des différentes dominations qui « s'y formèrent, divisée qu'elle était en plusieurs Etats et soumise à divers c maîtres qui s'appelaient ducs, mais qui tous dépendaient en quelque fa- « çon du roi de la nation entière, dont la résidence était à Pavie, ni sous « le rapport du droit féodal, qui probablement commença dès lors à être « en usage, comme déjà nous l'avons observé, toutes choses qui ne purent avoir aucune influence sur la littérature, mais bien, etc. » — Stor. délia Lelterat.j t. III, lib. II, c. 1.
nents de la domination des Lombards sur la population possédée par eux; dans cette domination et dans ces lois, il a cherché l'origine de certaines habitudes et de certaines opinions qui ont régné pendant des siècles, qui régnaient encore de son temps. C'est une manière d'observer l'histoire qui n'est pas devenue commune depuis MafFei, mais qui avant lui était à peu près inconnue. Concluons que, pour avoir une idée positive de l'état moral des Lombards, il est nécessaire de faire un travail qui n'a pas encore été entrepris.