‹ Théâtre et poésiesChapitre 202 sur 221 · DE LA PART QU'EURENT LES PAPES A LA CHUTE DE LA DYNASTIE LOMBARDE · texte numérisé non relu

DE LA PART QU'EURENT LES PAPES A LA CHUTE DE LA DYNASTIE LOMBARDE

C'est là un des points de l'histoire qui ont donné lieu, sur les faits, sur les intentions et sur les personnes, aux jugements les plus contradictoires et les plus embrouillés, parce qu'il a presque toujours été traité par des écrivains de parti. Les renseignements qui nous en sont venus sont déjà suspects dans leur origine, parce qu'on ne les trouve guère que dans les lettres des papes eux-mêmes, c'est-àdire de l'une des parties intéressées, ou dans les vies de ces papes, écrites par Anastase, ou tel autre que ce fut, avec une partialité manifeste. Quant aux modernes, plusieurs écrivant en haine de la religion, dans tout ce que les papes ont fait, voulu, dit et même souffert, n'ont vu qu'astuce et violence; d'autres, sans but irréligieux, mais enchaînés à la cause de quelque potentat qui étai-t ou croyait être en contestation avec les papes sur je ne sais quels droits, ont cherché à mettre sans cesse du côté de ces pontifes l'usurpation et l'injustice. D'autre part, quelques-uns de leurs apologistes ont réfuté les accusations, en conservant la méthode des accusateurs. Quand ils semblent le plus emportés dans la discussion, ne croyez pas, au moins» qu'ils

aient pour but d'arriver à établir une opinion sur un point controversé d'histoire; nullement. On voit que c'était tout au plus un moyen. Ainsi, d'un côté comme de l'antre, questions mal posées, ou par hasard ou à dessein, dissimulation ou travestissement de ce qui pouvait nuire au parti de l'écrivain, discussions obscures et confuses d'érudition ou de principes, introduites tout exprès, et juste au moment où les choses pouvaient commencer à devenir claires ; de façon que le lecteur qui s'attend à ce que ces écrivains lui aplanissent la route pour arriver à connaître certains faits, aussi clairement du moins qu'il est possible, s'aperçoit au contraire avec dépit qu'ils ont fait tout ce qui était en leur pouvoir pour pouvoir la lui rendre difficile et tortueuse.

D'autres écrivains laissent voir un esprit de parti, né de motifs et de dispositions plus honorables, mais toujours esprit de parti. Les uns pénétrés d'une pieuse et sincère vénération pour la dignité des souverains pontifes, indignés de la partialité haineuse avec laquelle on a traité beaucoup d'entre eux, ont presque tout défendu, presque tout justifié; les autres, au contraire, révoltés de l'abus violent que plusieurs papes ont fait de leur autorité, ne se sont plus donné la peine de distinguer les temps ni les personnes ; ils ont vu dans toutes les actions de tous les papes le dessein profond, continuel, permanent, d'usurper et de dominer; et se sont laissés aller à représenter tous leurs ennemis comme autant de victimes, la plupart innocentes et douces, sous le couteau inexorable du prêtre. Et parfois l'on s'étonne que des écrivains d'ailleurs éclairés et droits, mais entraînés par l'esprit de parti, demandent des larmes à la postérité, non pour la mort douloureuse, non pour aucune de ces souffrances que -tout homme déplore et dont chacun peut se sentir atteint, mais pour la perte du pouvoir, mais pour la ruine des projets ambitieux de tels hommes qui, de propos délibéré et comme à plaisir, en ont tant fait répandre.

Quand une question historique est devenue ainsi une querelle de parti, les lecteurs sont presque toujours dispo-

ses à supposer des vues de parti chez quiconque se hasarde à la traiter de nouveau. Et celui-là aura plus de peine encore à écarter de lui ce soupçon de partialité, dont l'opinion est entièrement favorable à l'une des deux parties. C'est le cas de celui qui écrit ce discours; et que faire dans ce cas? Dire bonnement la chose comme on la pense, et laisser chacun ensuite l'entendre à sa manière. Celui qui écrit déclare donc que le jugement qui s'est formé dans son esprit de l'étude attentive des faits sur les derniers débats des papes avec les Lombards est décidément favorable aux premiers, et qu'il se propose de donner les motifs de ce jugement, de prouver que la justice (non pas la justice absolue qu'il ne faut point chercher dans les choses humaines) était du côté d'Adrien, les torts du côté de Didier, et rien de plus. Que si on ne peut défendre un pape, sans passer pour l'apologiste de tout ce que tous les papes ont fait, ou de tout ce qui a été fait en leur nom; si plusieurs ne savent pas imaginer qu'on puisse vouloir prouver qu'un homme, qu'une société, ont eu raison, dans un cas donné, sans autre raison que de favoriser toute la cause et tout le système auquel cet homme et cette société se regardent comme liés, ce n'est pas la faute de l'auteur. Son but, en réalité, est de dire ce qui lui semble la vérité, et de la dire avec d'autant plus de décision qu'il l'a vue plus vivement combattue.

Dans la longue lutte qui s'établit entre les Lombards et les papes, ce dont il a été le plus parlé, ce sont les vues ambitieuses de ceux-ci, c'est le texte ordinaire de la question, le point autour duquel convergent les accusations et la défense. Mais l'importance accordée à ce point est un effet de l'étrange habitude où l'on est de ne voir autre chose dans l'histoire que deux ou trois personnages. Il ne s'agissait pas seulement ici de papes et de rois; et, dans une si grave discussion d'intérêts, l'ambition des uns ou des autres est un objet de considération fort secondaire. On sait que les hommes qui ont à traiter les affaires d'une partie du genre humain y portent aisément des intérêts particuliers de domination; trouver des personnages his-

toriques qui aient oublié ces intérêts, ou qui les aient relégués au second rang, ce serait une découverte à mériter qu'on s'y arrêtât pour réfléchir. Mais, dans ces débats entre deux forces, s'agitait le destin de plusieurs millions d'hommes. Laquelle de ces deux forces représentait de plus près 1-e droit et le vœu de cette multitude de vivants? laquelle tendait à diminuer les maux, à mettre en ce monde un peu plus de justice? Voici, à notre sens, le vrai point de la discussion.

Pour en former un jugement, il faut bien se résoudre à jeter un coup d'œil sur les faits. Nous effleurerons les principaux avec toute la brièveté que comporte une certaine exactitude; assez cependant pour pouvoir décider à laquelle des deux causes doit appartenir le suffrage, je ne dirai pas de tout Italien, mais de tout ami de la justice.

Rome et les autres parties de l'Italie qui avaient échappé à la conquête lombarde, et qui relevaient encore des empereurs grecs, ou par la réalité du pouvoir, ou simplement par le titre, furent, au huitième siècle, envahies presque à chaque instant, ou ravagées, ou menacées par les Lombards. Leurs derniers rois, Luitprand et Hildebrand, Ratghis, Astolphe, Didier, firent, l'un une, l'autre deux, tel autre plusieurs expéditions sur le territoire romain, quelquefois même assiégeant Rome, et toujours pillant ou tuant sur leur passage. Que pouvaient pour leur défense les malheureux habitants? A peu près rien. L'empire souvent occupé ailleurs à d'autres guerres, qui, et à tout prendre,-n'était guère plus fort, ni gouverné par des dispositions ou par des hommes plus habiles que ceux qui avaient laissé subjuguer l'autre partie de l'Itaiie, l'empire était impuissant à défendre le reste; et l'on voit un exemple insigne de sa faiblesse, à l'époque où Luitprand ayant porté la guerre sur le territoire de Ravennes, l'exarque Eutichius ne sut faire autre chose que prier le papeZacharie d'intercéder auprès du roi des Lombards pour qu'il cessât les hostilités1. Les Romains étaient tels que les avaient façon-

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