XXIV INTRODUCTION
au spectacle terrible de cette peste de Milan qu'il venait de décrire tour à tour avec la plume de Thucydide et celle de Boccace, se souvient qu'il est le petit-fils de Beccaria, et révise, dans un admirable mémoire, comme l'eut fait son illustre aïeul, et avec la môme autorité de logique, avec le même amour de l'humanité, le procès de ce malheureux que l'on accusa d'avoir attaché aux murailles de Milan les germes du fléau. C'est ainsi qu'à son exemple, et pendant que Rosini écrivait, non sans intérêt, le roman des terribles amours de la religieuse de Monza, à l'usage de ceux qui, après avoir achevé la lecture des Fiancés, voulaient encore qu'on leur en parlât, le comte Tulli Dandolo mettait au jour pour la première fois, et dans toute son horreur, le procès authentique de Virginie de Leyva.
Quant au chef-d'œuvre lui-même, populaire dès son apparition dans toute l'Europe, il eut d'abord en Italie le sort que l'Évangile promet aux prophètes dans leur pays. Cependant, dès qu'on sut ce que Goethe en avait dit à Ekermann et sans doute répété à bien d'autres, que c'était le roman le plus parfait qu'il connût; dès qu'il fut notoire que Walter Scott lui-même, à qui Manzoni offrait son livre comme le fruit de l'étude qu'il avait faite de ses ouvrages, et comme étant bien à lui, lui avait répondu que dans ce cas c'était le meilleur de ses romans ; lorsque passèrent de bouche en bouche ces mots qui étaient autant de jugements irrévocables, l'opinion, en Italie, revint peu à peu de sa froideur première, et les Fiancés prirent sans difficulté la haute place que depuis ils n'ont plus quittée. Les Promesi sposi devinrent une de ces sources vives où puisent à l'envi tous les arts : la peinture, la sculpture, la poésie, la musique. Les personnages mêmes qui, dans l'admirable récit, n'appartiennent pas à l'histoire, y entrèrent peu à peu, et si bien, qu'hier encore, aux funérailles de Manzoni, au milieu des Réputations les plus illustres, on montrait avec attendrissement celle du canton de Lecco, où le romancier a placé les simples amours de Renzo et de Lucia.
Les Fiancés parurent en 1827. Ce fut presque aussitôt après que commença ce grand silence autour de Manzoni. Sa gloire n'en souffrit aucunement, et il continua à se taire près d'un demi-siècle, sans qu'il vînt à l'idée de