INTRODUCTION. XXV
personne que son génie était épuisé. 11 n'était cependant pas sans danger de se donner ainsi à soi-même le spectacle de sa propre gloire et d'assister vivant à une renommée qui eut l'autorité d'une consécration posthume et acceptée. Certes, il fallait que l'œuvre eût donné de l'ouvrier une bien haute idée pour que l'opinion, chose de sa nature si changeante, même en littérature, les ait laissés si longtemps l'un et l'autre à la même place. ïi fallait que ce long silence parût bien volontaire pour ne pas être regardé comme un calcul habile de l'impuissance. L'Italie y vit simplement une dernière preuve de la force qui se réserve tout entière.
11 se passait, tout à côté de Manzoni, et dans le pays même, quelque chose de semblable : c'était le silence de Rossini. L'un comme l'autre s'étaient brusquement arrêtés sur un triomphe, s'étaient tus après un chef-d'œuvre, et quand on attendait encore de tous deux des merveilles égales. A chaque instant, et sur la foi de quelque confidence bientôt démentie, le public ouvrait tout à coup l'oreille et écoutait; mais rien ne venait. Plus d'une fois sans doute il parut renoncer à toute espérance et se tourna vers d'autres ; mais il applaudissait aux nouveaux-venus sans les adopter entièrement, et, quand on le croyait tout à fait conquis et détaché, un cri de regret venait témoigner de sa fidélité aux admirations premières, et il se livrait à quelque comparaison terrible qui remettait chacun à sa place.
Ces deux génies supérieurs et divers, Rossini et Manzoni, malgré la date déjà ancienne de leur dernier ouvrage, paraissaient si bien de ce monde, que l'on s'obstinait, la critique comme le public, à ne voir dans leur silence que l'effet d'une volonté capricieuse ou dédaigneuse du présent, et qu'on leur supposait quelque part un portefeuille plein de chefs-d'œuvre, qu'on verrait s'ouvrir soudainement, au moment où l'on n'y penserait plus. Mais ils sont morts tous les deux sans que ce moment soit venu, et de moins en moins il est permis d'espérer qu'il vienne. Le caprice et le dédain, on pouvait en surprendre l'expression dans le malicieux et ironique sourire de Rossini; mais rien de pareil ne se lisait sur le calme et olympien visage de Manzoni.