‹ Théâtre et poésiesChapitre 210 sur 221 · SUR LA MORT · texte numérisé non relu

SUR LA MORT

dra-t-il, me disais-je, que d'un tel mérite toute mémoire périsse ? et que d'un si grand exemple aucune consolation ne renaisse pour le juste, aucune honte pour le méchant? C'était la nuit, et cette pensée s'était emparée de mes sens, lorsque, ouvrant les yeux, je crus le voir entouré d'une clarté limpide, s'avancer vers moi à pas silencieux. Son visage était tel que reproduit sur une toile menteuse, pour faire illusion par les yeux h Pâme gémissante, je t'ai vue souvent le contempler avec respect. Il avait l'aspect d'un malade dont les traits semblent plus amaigris par le mal long et cruel, quand il succombe au sommeil, mais qui, sous les sillons de la douleur, conserve toujours un air calme. Son front était ouvert, tel qu'il inspire encore la confiance même à ceux qui ne Font point connu, et semblait riche de hautes pensées. Son regard était serein et affable, et aisément ses lèvres s'entr'ouvraient au sourire. Après qu'il se fut rapproché de moi, il s'assit tranquillement sur le bord de mon lit. Moi, je brûlais de l'embrasser, de l'entretenir; mais paralysée par la crainte, par la stupeur, par la vénération, ma langue resta muette, et la main qui courait l'embrasser demeura toute tremblante. Il commença avec douceur : — « Cette vertu qui met l'amour entre deux « êtres bons, et fait qu'ils se connaissent de cœur, si- « non de visage, cette vertu m'amène vers toi. Tu sais « si, quand mon cœur battait encore dans ma poi- « trine, ce cœur fut plein de toi, et quelle fut ta part « dans ses derniers mouvements. — Si maintenant il « ne m'est plus permis, comme je l'avais désiré, de te « guider par la main et pas à pas sur la route escarpée « que j'ai parcourue avec effort, et que tu commences, « j'ai voulu une fois du moins te fortifier de ma pré-

DE CARLO IMBONAT1. 365

<( sence. » Moi, d'une voix plus basse, et comme celui qui parle à son supérieur et pense à ce qu'il doit dire, et ne le dit toutefois qu'en hésitant, je répondis : « Quand je lisais ces notes affectueuses et sincères, « les premières que tu aies dictées pour moi, et qui « furent, hélas! les dernières, et que je ressentais la « douceur de vivre près de toi, qui m'eût dit que déjà « tu m'étais ravi ? Et quand je répandais les élans de « mon cœur dans un écrit brûlant, que tes yeux ne « le verraient pas ? tes yeux, hélas ! fermés pour tou- « jours! Ah! quelle fut alors l'amertume et la gran- « deur de mes regrets, je te le laisse à penser. Comme « le pèlerin qui, épris d'amour pour une cité qu'il n'a « point vue, prend la route qui doit Fy conduire ; et, « quand il espère que le terme de son voyage va le « payer des ennuis d'un chemin long et pénible, et « qu'attentif il observe s'il ne voit pas apparaître les « tours désirées, voit au contraire, en approchant, « les fondements renversés de fond en comble par un « tremblement de terre, et les portes abattues, et les « maisons et les places publiques, la ville entière con- « verlie en ruines inhospitalières, et, s'il interroge les « infortunés restés sur ces débris, écoute avec dou- « leur le récit des merveilles anéanties et la descrip- « tion des sites abolis : ainsi j'écoutais l'éloge de tes « vertus : quel tu fus, ton sens droit et vif, tes mœurs « irréprochables, l'élévation de tes désirs, toujours « égal, sincère, probe, et non fanfaron de probité; « comment aujourd'hui, dans ce monde, nul à l'égal « de toi ne goûte la saveur du bienfait, ne s'afflige « du mal d'autrui. »

Il m'écoutait, et rien sur son visage ne marquait l'orgueil ou la modestie. Je pris courage, et pour-

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