C6 SUR LA MORT
suivis : — « Si le souci des vivants, si une pensée de (( nous triomphe du tombeau, ah ! sans doute ont pé- « nétré jusqu'à toi le deuil et les larmes de celle que « tu as aimée, que tu aimes encore, qui, en te perdant, a a tout perdu. Si la puissance d'un regret compatis- « sant t'a ramené un instant parmi ceux qui te furent « chers, n'as-tu pas senti tomber les larmes de la douce leur sur le premier baiser maternel ? »
Je parlais encore lorsque, levant sa paupière humide et ses mains jointes vers le lieu d'où il était venu vers moi, il sourit tristement : — « Ahl n'était que je « t'aime tant, reprit-il, je demanderais au ciel que « bientôt cette âme généreuse quittât ses membres (f pour reposer ses ailes dans le sein de Celui dont la « grâce donne l'immortalité à ce qui lui ressemble ; « car, jusqu'à l'heure où je la reverrai où j'aurai la « certitude que plus jamais je ne la quitterai, non, il « ne sera pas pour moi d'entière félicité. »
A ces mots, nous inclinâmes nos fronts, et restâmes en silence ; mais notre cœur à tous deux parlait assez clans nos larmes. Après que les soupirs et les sanglots eurent livré passage à la voix, je repris : — « Quel o baume, quel lait je vais répandre sur ses plaies, en « lui racontant que j'ai joui du bonheur de ta douce « présence, en lui redisant tes paroles. Maintenant, « je t'en conjure en son nom, permets que je puisse « lui ôter un doute cruel. Quand tu fus au terme de « ta vie, l'agonie ou la défaillance des forces vitales « laissèrent-elles briller à] tes yeux l'éclair du trait « qui te frappa? Le trépas te fut-il aussi doux qu'im- « prévu?
— « Comme sort des liens du sommeil, répondit-il, (( celui qui n'est maîtrisé ni par le désir ni par la
DE CARLO IMBONATI. 367
<( crainte, ainsi je me sentis doucement dégagé du « mortel fardeau, et m'étant retourné pour chercher « celle qui se tenait à mes côtés, je ne la vis plus. Que « si même j'avais su le trépas si proche, je n'aurais « pleuré que sur elle et sur toi. Quel autre regret « pouvais-je encore éprouver ? peut-être de sortir de « cette terre où c'est miracle que de faire le bien, où <( le plus grand mérite consiste à ne pas avoir fait le « mal; où la parole ressemble toujours si peu à la « pensée; où la vertu, hautement louée par toutes les « bouches, est tournée en dérision dans les cœurs; « où toute pudeur est morte ; où l'usure habile se « donne pour bienfait, et la luxure grossière s'appelle « amour; où celui-là seul passe pour coupable qui ne « sait pas commettre le crime; où il n'y a plus de « honte pour le crime, s'il est heureux; où l'on ne « cesse de voir les méchants sur le pinacle et les bons « dans l'abîme. Dure, sache-le bien, est pour le juste solitaire; dure et trop inégale la guerre qu'il lui faut « soutenir contre les pervers ligués et nombreux. Toi « qui n'aimes pas, sur les sentiers battus, à coudoyer « la foule qui court au plaisir, au faux honneur et à « la fortune, et qui, au vide partage des salons, à « l'impertinent babillage du vulgaire opulent, pré- « fères la société d'un petit nombre d'amis sûrs, et la « compagnie paisible de ceux qui, morts, sont encore « le charme et la leçon du monde, poursuis ton chemin, et de ton mâle dessein ne te détourne jamais, « si tu le peux.
— « Quelle que soit, répondis-je, l'étincelle qui « embrase mon âme, je l'ai de tout mon pouvoir « gardée jusqu'à ce jour, et elle vit encore. Je ne te « dirai pas comment, nourri dans l'impure étable