‹ Théâtre et poésiesChapitre 33 sur 221 · Sanuto, Rer. Ital, XXII · texte numérisé non relu

Sanuto, Rer. Ital, XXII

1432, avec un bâillon sur la bouche, entre les deux colonnes de la Piazzetta, où on lui trancha la tête. La femme et la fille du comte (ses deux filles suivant plusieurs) se trouvaient alors à Venise»

Il n'y a rien d'authentique sur l'innocence ou la culpabilité de ce grand homme. Les historiens de Venise qui voulaient écrire et vivre en repos ont embrassé la seconde opinion, comme on devait s'y attendre. Ils l'ont exprimée comme une certitude et de cet air négligent qui est naturel à ceux qui parlent en faveur de la force. Sans se perdre en conjectures, ils affirment que Carmagnola fut convaincu par la torture, par les témoins et par ses propres lettres. De ces trois espèces de preuves, il ne fut, que je .-acné, employé que la première, la plus infâme de toutes, celle qui ne prouve rien.

Mais outre ce manque absolu de témoignages directs qui pourraient fournir la preuve historique de la culpabilité de Carmagnola, plusieurs réflexions en établissent d'ailleurs l'invraisemblance. Jamais les Vénitiens n'ont révélé les conditions du pacte de trahison, et jamais d'un autre côté on n'a rien su d'un traité pareil. C'est une accusation isolée dans l'histoire et qui ne s'appuie sur rien, tout au plus sur quelques revers à la guerre, que l'on peut expliquer encore sans recourir à cette supposition ; et ce serait une loi aussi extravagante qu'atroce que celle qui imputerait à la perfidie du général tout événement malheureux. Que Ton réfléchisse en outre au retour du comte à Venise, retour sans soupçon, sans défiance, sans précautions; que l'on pense au mystèie jeté sur tout ceci par le gouvernement vénitien, malgré le reproche d'ingratitude et d'iniquité dont on le flétrissait en Italie ; que l'on se rappelle cette précaution cruelle d'envoyer le comte au supplice avec un bâillon sur la bouche, précaution d'autant plus remarquable qu'on l'employait contre un soldat qui, n'étant pas Vénitien, ne pouvait avoir de partisans parmi le peuple; que ion songe enfin au caractère bien connu de Carmagnola et à, celui du duc de Milan, et l'on verra que l'un et l'autre répugnent à la supposition d'un traité de cette nature entre eux. Une réconciliation secrète avec un homme qui s'était montré à son égard horriblement ingrat et qui avait tenté de le faire assassiner, rengagement d'agir avec tiédeur et de se laisser battre, ne s'accordent pas avec le génie de Carmagnola, impétueux, actif, avide de gloire. Le duc, de son côté; n'aimait guère à pardonner, et Car-

magnola, qui le connaissait mieux que personne, n'aurait jamais pu croire à une réconciliation durable et sûre avec lui : la pensée de retourner avec Philippe offensé pouvait-elle jamais venir à la tête d'un homme qui savait à quoi s'en tenir sur la reconnaissance de Philippe chargé de bienfaits?

J'ai cherché dans les historiens du temps si je trouverais quelque trace d'une opinion publique, contraire à celle que le gouvernement vénitien a voulu établir, et voici ce que j'ai pu recueillir.

Un chroniqueur de Bologne, après avoir raconté la fin tragique de Garmagnola, ajoute : « On dit qu'ils ont agi de la sorte, parce « que le comte ne les servait pas loyalement et comme il le dece vait, contre le duc de Milan, et qu'il s'entendait avec le duc. « D'autres disent que, voyant l'état tout entier entre les mains u du comte, maître d'une si redoutable armée, ils se sont crus « dans un péril imminent, et que ne sachant comment s'y prendre « pour le déposer, ils ont imaginé contre lui ce crime de trahi- <( son. Dieu veuille qu'ils aient fait sagement; car il paraît que « la seigneurie a grandement par là diminué sa puissance, et re- « levé celle du duc de Milan1. »

Et le Pogge : « Quelques-uns disent qu'il ne faut pas chercher « la vraie cause de sa mort dans un délit de ce genre, mais dans a l'insolence de son orgueil envers les citoyens de Venise, et qui « lui attira la haine de tous 2. »

Gorio enfin, qui n'est pas tout à fait un contemporain, mais qui écrivait un petit nombre d'années plus tard, Corio dit :

« On lui prit plus de trois cent mille ducats qui, plus que tout « le reste, furent la cause de sa mort. »

Sans accorder un grand poids à cette dernière conjecture, il me semble que les deux premières, je veux dire la crainte et les vengeances particulières de l'amour-propre, suffisent, en des temps comme ceux-là, pour donner de cet événement une explication vraisemblable, et à coup sûr plus probable qu'une trahison qui n'était ni dans le caractère ni dans les intérêts de l'homme qui en fut accusé.

Parmi ces historiens modernes qui, au lieu d'adopter aveuglément les anciennes traditions, les ont examinées avec liberté d'esprit, un seul, à ma connaissance, s'est montré tout à fait convaincu

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