‹ Théâtre et poésiesChapitre 6 sur 221 · VI MANZONI · texte numérisé non relu

VI MANZONI

Mais ces rares écrits qui lui échappaient de loin en loin n'absorbaient pas tout entiers ses studieux loisirs. La beauté consommée de ses deux compositions dramatiques, et la Lettre sur les Unités qui suivit la première, décèlent de longues et sérieuses méditations sur l'art du théâtre. Il y employa sans doute plusieurs années. Depuis la mort d'Alfîeri, la tragédie continuait à suivre la route qui lui avait été tracée par cet âpre génie. Monti avait donné avec succès Caïus Gracchns, Aristodême, Galeotto Manfredi, Foscolo sa Ricciarda, Pindemonte son Arminius, Silvio Pellico, plus jeune que tous trois, sa Françoise de Rimini. Mais rien encore n'annonçait un novateur. Aussi, lorsque parut, en 1820, le Comte de Carmagnola, cette pièce répondait bien, si l'on veut, à certaines idées qui déjà commençaient à se faire jour en Italie, et qui trouvaient dans le Conciliateur un organe éclairé, mais elle étonna d'abord le grand nombre. Elle n'avait eu de véritables antécédents ni en Italie, ni en France : elle reportait plutôt l'esprit à Richard II en Angleterre, et en Allemagne à Goëtz de Berlichingen. Toutefois les amis de Manzoni avaient pressenti de bonne heure la fortune de son génie; je trouve dans une élégie de Silvio Pellico sur l'auteur des Dernières Lettres d'Ortis le passage suivant : « Il abaissait aussi sur mon cher Manzoni, avec une douce leur presque paternelle, sa glorieuse paupière; il annonce çait, il admirait en lui la grandeur de l'inspiration et la « force de la pensée, toujours prompt à blâmer avec encrée gie quiconque osait railler l'âme pieuse de Manzoni. »

Ainsi dès lors se manifestait aux yeux de Foscolo le caractère du talent de Manzoni, talent hardi à concevoir, sage et réfléchi dans l'exécution. Foscolo se fût applaudi de Tavoir si bien deviné, s'il eût pu lire le comte de Carmagnola; mais quand cette tragédie parut, Foscolo venait de mourir dans l'exil.

Chose digne de remarque ! avant qu'il fut question en France d'une école nouvelle, au lendemain du légitime succès des Vêpres Siciliennes, lorsque Talma entretenait encore dans les créations de Racine et Corneille la jeunesse éternelle du génie, et retenait à force d'art et d'inspiration dans les tragédies de l'empire le dernier reflet d'une vie

SA VIE ET SES OUVRAGES. Vil

prête à les quitter, Manzoni entrait en maître expérimenté dans cette route où depuis nous avons fait tant de faux pas. Il proclamait, il fondait la liberté du théâtre, et ce dont il faut surtout le louer, il n'en abusait pas. Marquant lui-même à sa conquête les bornes qu'elle ne devait point franchir, il écrivait à Paris et dans un français digne des beaux jours de notre littérature sa Lettre sur les unités de temps et de lieu. Sans aller aussi loin que V. Hugo, dans sa célèbre préface de Cromwell, il posait d'une main [ferme les bases de la tragédie historique. Je n'entrerai point dans ces graves questions; ce n'est point ici le lieu. Mais à qui lira attentivement la préface du Comte de Carmagnola et la Lettre à M. Chauvet, je ne crois pas qu'il puisse rester un seul doute. Cette lettre, modèle de sérieuse et courtoise polémique, est, dans le fond comme dans la forme, une œuvre de bon sens et de modération. Manzoni a prouvé que l'on pouvait beaucoup admirer Shakspeare, et s'abstenir pourtant d'insulter à la royale majesté de notre théâtre. Le Comte de Carmagnola témoigne plus encore de ce respect intelligent par l'éclat tempéré, l'harmonieuse élégance et la forte simplicité du langage; cette retenue, qui est aussi de la force, laisse néanmoins aux allures du drame leur aisance et leur liberté. 11 y a plus : ce sentiment de vérité, si chatouilleux en fait de style, est une source de beautés neuves et hardies, dès qu'on le porte dans l'observation morale et dans la peinture de l'histoire. Le Comte de Carmagnola, c'est Venise au quinzième siècle. Produire au grand jour ce gouvernement mystérieux, cette politique impitoyable dont rien n'arrête les desseins, parce que l'exécution en est toujours imprévue, et que le secret de l'État est sous la sauvegarde des lois les plus terribles; faire sentir partout cette volonté cachée^ d'autant plus inexorable qu'elle ne prend jamais le visage de l'homme, et qu'elle semble au dehors une abstraction fatale, quand c'est au dedans la plus vivante des réalités; et cette aristocratie sans entrailles, la montrer aux prises avec l'un de ses instruments qui se retourne dans la main qui l'emploie; Saint-Marc enfin étouffant, sur un soupçon, dans les froides et muettes ténèbres de sa justice, le condottiere assez téméraire pour se souvenir qu'il avait une

Vin MANZONI.

pensée : voilà pourtant ce qu'il s'agissait de mettre en relief, et bien hardi désormais qui voudrait le recommencer I Une observation essentielle et qu'il faut ajouter, c'est que jamais dans cette œuvre le burlesque ou simplement le comique ne vient se mêler au sérieux. Outre qu'un tel sujet ne le comportait guère, l'esprit élevé du poëte se refuse à cette confusion des genres, à ces effets trop faciles des contrastes heurtés. Il y a chez Manzoni un parti pris de les sacrifier à l'unité d'action, ou, si vous l'aimez mieux, à l'unité d'impression qui est la loi fondamentale de toute composition dramatique.

Le Comte de Carmagnola ne fut point représenté; on pourrait dire cependant que, dès son apparition, il eut pour spectateurs tout ce qu'il y avait en Europe d'esprits attentifs à la rénovation littéraire qui se préparait. Goethe lui-même s'empressa de louer cette pièce et de consacrer à l'auteur un long article du recueil périodique qu'il publiait alors à Stuttgart avec ce titre : Sur VArt et V Antiquité. Heureux le poëte qui méritait d'être ainsi loué et par une telle plume!

Après avoir donné son Carmagnola, Manzoni fit un second voyage en France. Il y retrouva d'honorables amis auxquels cette fois devait se joindre M. Cousin, qui, plus tard, lui dédia un volume de sa belle traduction de Platon. Lui-même avait dédié à M. Fauriel sa première tragédie.

Adelghis fut la seconde. Celle-ci fut aussitôt traduite en allemand par Streckfuss, et en français par M. Fauriel qui, pour travailler à la gloire de son ami, n'hésita pas à suspendre les graves travaux qui depuis ont assuré la sienne. Avec l'Adelghis M. Fauriel traduisit aussi le Carmagnola, dont M. Auguste Trognon avait déjà publié une version très-élégante et très-fidèle.

Cette tragédie d'Adelghis est une vive image de Finvasion des Francs en Italie et de la conquête du royaume lombard par Charlemagne. En remontant à une époque si éloignée, et partant moins présente aux esprits, le poëte a pu oser davantage; mais, tout en donnant plus libre carrière à son imagination, il n'en est pas moins demeuré fidèle, dans les choses essentielles, à la couleur et à la vérité historique. On le louera surtout d'avoir osé préférer le Karl

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