SA VIE ET SES OUVRAGES. IX
de la chronique au Charlemagne du roman, et de lui avoir conservé, avec les proportions de l'homme, la physionomie du héros barbare. On a reproché justement, et Fauteur tout le premier, au caractère d'Adelghis certaines teintes sentimentales qui ne sont guère de l'époque, et qui font du fils de Didier un type indécis entre le moine et le soldat de la conquête. J'avoue néanmoins qu'il y avait quelque chose de dramatique dans ce pressentiment lointain des vertus 'modernes, et je regrette que le poëte ne l'ait pas fait naître dans une autre âme qui, liée de moins près à l'action, n'eût pas couru le risque d'y apporter de l'invraisemblance ou de l'incertitude.
Cependant l'action, si compliquée qu'elle se présente, laissait encore dans l'esprit du poëte bien des pensées qu'il ne pouvait prêter à ses personnages , sans se laisser entrevoir lui-même derrière eux. Alors, se souvenant du rôle que jouait le chœur dans la tragédie antique, il s'est demandé si on ne pourrait pas introduire dans la moderne quelque chose d'analogue. Le chœur, dans le théâtre grec, représente la pensée des contemporains du héros. Ici, placé complètement en dehors de l'action, il personnifie la conscience des spectateurs dans tous les temps et dans tous les lieux. C'est ainsi que, dans le Comte de Carmagnola, le poëte a pu sans invraisemblance s'élever au-dessus des médiocres intérêts de Venise et de Milan au quinzième siècle, et, en des vers magnifiques, déplorer le malheur des guerres civiles et la triste destinée de l'Italie. C'est ainsi que, dans Adelghis, il a pu, après la bataille, faire entendre le chant de la conquête, et plus loin la plaintive élégie de l'épouse répudiée qui s'éteint sous le voile du monastère.
Ce sentiment de l'histoire, si profondément empreint dans ces deux drames, et surtout dans les chœurs qui en résument la pensée, se retrouve à un degré remarquable dans le morceau de critique qui accompagne Adelghis. Ce Discours sur quelques points de l'histoire des Lombards en Italie jette sur toute l'époque une vive clarté. Ainsi, pendant que M. Thierry écrivait en France ses admirables Lettres et achevait son Histoire de la conquête des Normands, le pressentiment des mêmes vérités agitait le plus