LES DEUX COMMISSAIRES
LE SECOND COMMISSAIRE , après un moment de silence.
Direz-vous encore que je suis trop prompt à prévoir des dangers? que les discours de ses ennemis, mes anciennes préventions, qui sait? la haine peut-être me rendent injuste envers cet homme? qu'il est impétueux, ardent, mais loyal? qu'il ne faut pas exiger de lui des déférences, mais des services? et que, pour peu qu'en de graves circonstances nous lui signifiions nos volontés, c'est un songe d'imaginer qu'il résiste? Gela vous suffit-il?
LE PREMIER COMMISSAIRE
Il y a plus encore. Je lui ai dit que nous avions hâte de lui voir poursuivre le vaincu, et il a refusé.
LE SECOND COMMISSAIRE
Mais qu'a-t-il répondu?
LE PREMIER COMMISSAIRE
Il veut s'assurer des forts... il craint...
LE SECOND COMMISSAIRE
Il est tout à coup devenu timide... et après une victoire.
LE PREMIER COMMISSAIRE
La parole avait peine à sorlir de sa bouche, et il répondait de l'air dont on parle à un indiscret qui vous
assiège et veut vous arracher un secret qui ne le regarde pas.
LE SECOND COMMISSAIRE
Mais il l'a dit ensuite, son secret. — Et le motif dont il a voulu vous payer vous a-t-il paru le seul, — le véritable?
LE PREMIER COMMISSAIRE
Je ne sais, je n'y ai pas pris garde; je n'ai eu que le temps de penser que j'avais devant moi un téméraire, et que j'entendais des paroles auxquelles nos pareils ne sont pas accoutumés.
LE SECOND COMMISSAIRE
Et s'il voulait faire plus de peur que de mal à son ancien maître, à celui qui le premier réleva au comble des honneurs, à la puissante créature de son épée? lui rappeler seulement ce qu'il pouvait pour lui, ce qu'il peut contre lui? paraître à ses yeux un ennemi si redoutable que Philippe désirât l'avoir encore pour ami? S'il ne pouvait détacher entièrement sa pensée d'un trône qu'il a fait sortir de la poussière, et où il occupait t le premier rang après celui qui y est assis? Si un prince avide de conquêtes, et en môme temps incapable de supporter le poids d'une cuirasse, ayant besoin d'un bras et d'un conseil, et demandant l'un et l'autre à un condottiere, — pour ne lui donner que des ordres inspirés par celui-là même qui les reçoit, — si un tel prince semblait au condottiere un maître plus agréable et plus doux que plusieurs souverains à la fois, souverains vigilants, désireux de conserver plutôt que d'acquérir, et jaloux sur toute chose de commander en réalité?
LE PREMIER COMMISSAIRE
J'attends tout d'un tel homme.