ACTE III j SCENE IV
LE SECOND COMMISSAIRE
Gardons notre soupçon : sa contenance et nos propres observations l'auront bien vite éclairci, ou nous mettront du moins sur la voie d'autre chose. Il trame quelque chose, voilà qui est certain. — Un conspirateur qui se repaît déjà de son dessein ne manque jamais, quoi qu'il fasse, de parler plus hardiment qu'il ne le voudrait; et celui qui méprise ouvertement son maître en a déjà choisi un autre dans son âme, si même il ne pense le devenir à son tour. Non, il n'a pas rompu tout lien avec Philippe. Il ne peut être devenu étranger à cette race où il a choisi sa femme : le nœud qui jadis l'unit à elle est trop cher à son cœur, et dans les veines de cette fille qui a tant de part à sa pensée, le sang des Visconti ne coule-t-il pas avec le sien?
LE PREMIER COMMISSAIRE
Gomme il nous a parlé! comme il a passé de la colère au dédain!, avec quelle superbe nonchalance il nous a désobéi! Sommes-nous bien dans notre camp? Sommes-nous les envoyés de Venise ? Ceux-ci étaient des vaincus et des prisonniers et leur regard était plus assuré que le nôtre ! Nous étions les témoins de sa puissance, du peu de compte qu'il fait de nous, de nos avantages ainsi jetés au vent avec notre joie, nos actions de grâces, nos embrassements ! Ah ! cela ne peut durer. — Quel est votre avis?
LE SECOND COMMISSAIRE
Y en a-t-il deux? Souffrir, dissimuler; nous plaindre encore à lui d'une offense qu'il ne peut jamais croire oubliée, et en même temps lui fournir les moyens de la réparer à son gré; trouver bon tout ce qu'il en voudra faire; ne lui demander que ce que nous sommes sûrs d'obtenir de lui; ne nous opposer à ses désirs qu'au-
tant qu'il le faudra pour mettre dans tout son jour notre condescendance ; ne jamais le contraindre à se
déclarer, et cependant veiller, écrire aux Dix et
attendre leurs ordres.
LE PREMIER COMMISSAIRE
Et vivre de la sorte! Que dira-t-on de nous? de la haute mission qui nous fut confiée, qui nous a rendus l'objet de l'envie, et qui maintenant...?
LE SECOND COMMISSAIRE
C'est toujours un poste glorieux que celui où l'on sert sa patrie, et où Ton arrive à ses fins. Soldats et généraux, tous sont pour lui, tous l'admirent, aucun ne le jalouse; on tient à grand honneur de lui obéir et on ne dispute que le premier rang après lui. — Cette voix si chère, révérée entre toutes, quel ascendant n'aurait-elle pas sur eux, après qu'ils Pont entendue dans un si grand jour? Quelle ne serait pas son autorité, si jamais elle prononçait ce mot qu'ils ont tous dans le cœur, — la révolte? Malheur! Que vous dirai-je encore? — Nous l'avons entendu, nous l'avons vu placé dans la pensée des ennemis aussi haut que dans l'estime de ses soldats.
LE PREMIER COMMISSAIRE
Mais sommes-nous encore à temps? il nous soupçonne déjà.
LE SECOND COMMISSAIRE
Rien n'est désespéré. Ce sont des soldats, pas autre chose, accoutumés, comme toujours, à prodiguer leur vie, à ne pas craindre le danger, à l'aimer, à ne regarder dans leurs entreprises que l'espérance, plus que des hommes enfin sur le champ de bataille. Ah! s'ils n'étaient des enfants dans tout le reste; aussi prompts à se défaire d'un soupçon qu'aie manifester;