SA VIE ET SES OUVRAGES. XI
de ce moyen âge où Victor Hugo nous la montre plongée encore. Sur le seuil de l'âge moderne, il a vu un homme qui abattait, à coups de hache, toute tête assez hardie pour ne se courber pas devant le roi; et cet homme il ne s'est pas contenté de le faire revivre, il regarde jusqu'au fond de sa pensée, et nous y assistons avec lui à l'enfantement tragique de ce qu'il nomme énergiquement la monarchie sans bases. Sous cette fleur de langage qui distingue l'auteur et à travers tous les incidents d'une fable ingénieusement mêlée aux faits historiques, Cinq-Mars, à proprement parler, est un roman politique. Ce caractère, à mes yeux , ne lui ôte rien de sa valeur. Prise à côté de Richelieu, l'histoire l'imposait au roman.
L'œuvre de Manzoni est quelque chose de plus élevé à la fois et de plus simple; ce n'est que l'humble aventure de deux amants de village, mais autour d'eux s'agite toute l'Italie du dix-septième siècle. Les faits généraux sont ici d'une importance médiocre, et à part la grande peste de l'époque, ils tiennent peu de place dans les Fiancés. Aussi l'auteur ne s'est-il attaché à peindre que la physionomie générale du temps. Elle est dans son livre d'une vérité frappante. 11 a su revêtir d'une couleur distincte ce fond d'observations morales qui sont de tous les siècles, et ce drame éternel du cœur que représentent plus ou moins tous les romans. Si le roman est l'épopée de la vie commune, jamais on ne justifia mieux cette définition. Tous les caractères s'y croisent, tous les rangs s'y dessinent. Le seigneur y parle sa langue; le peuple n'y perd de ses allures ordinaires que la grossièreté. A côté des détails les plus familiers, le christianisme y déroule ses scènes les plus magnifiques, et la parole du prêtre s'élève sans effort à la majesté des écritures. C'est là surtout que triomphe le talent de Manzoni; il trouve pour exprimer les idées religieuses une éloquence de cœur qui ravit et pénètre. La croyance de l'homme échauffe l'imagination du poète, et ouvre de toutes parts dans son œuvre des perspectives sublimes.
Ainsi, dans le roman comme dans l'hymne et dans la tragédie, le poète se maintient toujours à cette hauteur morale qui fait en partie la grandeur des œuvres de l'esprit. Ainsi s'étend et se resserre, d'une création à
X(l MANZONI. — SA VIE ET SES OUVRAGES.
rautre , cette alliance chaque jour plus rare du génie et de
la vertu.
Depuis les Fiancés, Manzoni n'a rien publie; voila déjà quinze ans qu'il s'est retiré dans ce silence et cette pratique des devoirs austères où Racine vécut après Phèdre. Puisse-t-il en sortir aussi par un dernier chef-d'œuvre!
Antoine De Latour.
Paris, 28 mai 1861.