‹ Théâtre (volume 5)Chapitre 286 sur 446 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

VATEL^ allant prendre une brochure.

Des côtelettes à la minute! tenez, Manette, étudiez d'abord mon discours préliminaire sur les filets de mouton, page 32, filets sautés, filets piqués, filets marines. Lisez tout haut (Voyant qu'elle hésite.) Est-ce que VOUS ne savcz pas lire. Manette?

MANETTE

' Non, Monsieur.

VATEL

Elle ne sait pas lire ! il y a pourtant des gens qui font la cuisine, et qui ne savent pas lire ! et pourquoi, c'est qu'il est encore, dans Paris même, des personnes qui regardent la cuisine comme un métier, ie l'ai dit cent fois à M. le comte, tant qu'on ne l'apprendra pas. par priHcipes , tant qu'il n'y aura point de conservatoire, la France ne pourra pas former de jeunes cuisiniers. 11 faut qu'elle y renonce, (otant le livre des mains de Manette.) Rendez-nioi ce livre, vous ne me comprendriez pas.

MANETTE

Au fait, si c'est écrit comme ce que vous venez de dire, ça

se pourrait bien. (eUc va pour sortir.)

VATEL, la retenant.

Un instant. Manette, passons à un autre article. Parlez-moi franchement : vous veniez ici pour voir mon fils.

MANETTE

Monsieur Vatel !..

VaTEL.

Écoutez-moi, Manette. Je pourrais me laisser aller à quelques accès de colère qui m'échaufferaient le sang et me feraient manquer mon dîner, j'aiaie mieux vous parler le langage de la raison et du sentiment. Manette, c'est un père qui vous en supplie, ne détournez pas César de ses études, de ses travaux domestiques. Je le regardais hier , s'essayant sur un suprême... il a de la verve, du style, du génie, il peut aller... plus loin que moi. Mais que deviendra-t-il, hélas ! si l'amour anéantit toutes ses facultés intellectuelles ?

MANETTE

Intellectuelles! Et pour qui me prenez-vous? Apprenez que, si M. César me recherche, c'est pom* le mariage.

VATEL

C^est justement ce qui me désespère. César est du sang des Vatel ; mais il en est le reste ; nous sommes fils et petits-fils

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de cordons bleus. Tu me diras, peut-être, que c'est le hasai^d qui fixe le rang; je ne dis pas le contraire ; mais enfin pourquoi le hasard m'a-t-il donné une position sociale si élevée ?

Air du vaudeville de VEcu de six francs.

Hélas ! les destins t'ont placée

Chez un bourgeois ; c'est un malheur.

Moi, j'occupe un rez-de-cbaussée

Dans l'hôtel de l'ambassadeur.

Ce mot doit suffire, je pense;

Toi qui demeures presque aux cieux.

Tu dois savoir entre nous deux

Combien ils ont mis de distance.

MANETTE

Hélas ! oui.

VATEL

Elle est atrcndrie ! oui, tu es attendrie ! Eh bien ! aloi*s, Manette, fais-moi le plaisir de t'en aller.

MANETTE

Mais , monsieur Vatel . . .

VATEL

Laisse-moi, te dis-je. Je tiens mon second service, il vient de me venir : le soufflé à la diplomate à gauche, et le pannequais à l'angle droit. Va-t*en, va-t'en. Quand je suis dans l'inspiration, il faut me laisser à moi-même. Ne vois-tu pas le dieu qui m'agite ?

MANETTE

Ah çk ! quand il est dans cet état-là, il doit renverser toutes les casseroles. Voilà-t-il pas bien de l'embarras pour un mauvais dîner ! Je vais mettre mon pot-au-feu... (Elle sort.)

VATEL

Son pot-au-feu ! une expression comme celle-là me fait bouillh'... de colère ! Ignoble pot-au-feu !

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