MADAME DE CRÉGY , GABRIEL
GABRIEL
Quoi ! Madame^ vous daignez me rappeler?
MADAME DE CRÉCT.
Non, sans doute.
GABRIEL, avec dovdeur et faisant gue^ues pas.
Alors... il faut donc encore s'éloigner.
MADAME DE CRÉCT^ avec impatience. *
M^ais non, Monsieur, reste?... Il le faut bien; que je sache enfin ce que cela signifie et quelle est cette lettre.
GABRIEL^ rouvrant.
Cest le docteur Lavenette (jui ipe fait rhoilneur de m*écrire. «k Monsieur, vous avez co^imis upe grande impjlift depce... vous deviez savoir que votre vaisseau îe fifiUopcè- ^ men était soumis à la quarantaine. »
MADAME DE CRÉCT.
Quoi! Monsieur?
GAphlEf., viyement. ^
M'^p croyez pas un ïpof, ^^^rne.
' AtR de Préville et Taconnet,
Que le calme rentre en votre âme.
Votre docteur y fut le premier pris;
Le Philopcemen, c*est^ Madame,
La diligence de Paris; Lourd bâtiment^ qui très-souvent chavire. Mauvais voilier et vaisseau du haut bord^ Que six chevaux traînaient avec effort; Et ce matin^ notre pesant navire Au grand galop est entré dans le port.
MADAME DE CRÉCY
Et le docteur a été dupe d'une pareille ruse?
Oui^ Madame, et rien ne lui ôterait cette idée-là; aussi je n'y pense seulement pas. (Froidement.) Je yais achever sa lettre, (il lit.) tt Je cours faire mon rapport à la sodété de médecine; « et en attendant, vous ne devez point vous étonner des me- « sures d'urgence .que nécessite l'événement. Les portes de a cette maison seront exactement gardées, et vous ne pourrez '« en sortir que dans quarante jours. »
MADAME DE CRÉCY
Ah! mon Dieu!...
GABRIEL
Pour vous, Madame, le tête à tête est un peu long; mais pour moi le temps va se passer avec une rapidité...
MADAME DE CRÉCY, avec colère. *
C'est une indignité ; c'est en vain qu'on prétend me retenir dans ces lieux !
GABRIEL, continuant la lettre.
a Quant à la jeune dame qui est restée avec vous, et que « malhem*eusemenl ces mesures concernent aussi, mon ami « Jonathas et moi la mettons sous la sauvegarde de votre « honneur et de votre délicatesse. Un militaire français... » — C'est juste, les phrases d'usage, (parcourant la lettre.) Du reste, des livres, des provisions, tout ce que nous pouvons désirer nous sera fourni en abondance. On ne nous refuse rien que la liberté !
MADAME DE CRÉCY, avec colère.
Ainsi, Monsieur,*c'est grâce à vous que je suis renfermée dans cette prison, et vous ne voulez pas que je vous déteste?
SCÂN£ XIY. 193
GABBIEL.
Si, Madame, permis à vous; c'est un moyen comme un autre de passer le temps; mais si mon imprudence tous a donné des fers, au moins vous rendrez justice au sentiment généreux qui m'a porté à partager votre captivité.
MADAME DE CRÉCT.
Je suis d'une colère...
GABRIEL
Du reste, c'est presque une revanche; et quand je pense à tous ceux que vous avez privés de leur liberté...
MADAME DE CRÉCT, ayec impatience.
Ehî Monsieur, faites-moi grâce de piîrases pareilles, et une * fois pour toutes, qu'il n'y ait jamais entre nous le moindre mot d'amour ou de galanterie ; je ne le souffrirais pas.
GABRIEL
Soit, Madan\e, vous n'avez qu'à commander; et puisque vous le voulez, je ne parlerai que raison. Pour commencer, je vous ferai observer qu'il est sans doute ciTiel d'être ainsi renfermés pendant six semaines ; i^iais aux maux sans remède, il n'y a que la patience ; il faut tâcher de prendre son parti, et il me semble que de se quereller et de s'aigrir, comme nous le faisons, ne sert à rien, et fait paraître le temps èncoi'e plus long. Que n'ai-je, pour l'abitéger, (La regardant.) l'esprit et la grâce d'une personne que vous connaissez, et que je ne veux pas nommer! Que n'ai-je, pour vous plaire, sa conversation aimable et piquante!
MADAME DE CRÉCT.
Ce serait inutile, car je ne suis pas en train de causer, et je ne vous répondrais pas.
GABRIEL
Aussi, Madame, je ne vous demande rien ; mais je vous vois, et cela me suffit; c'est pour vous seule que je suis en peine; un marin a peu de ressources dans l'esprit; il a le désir de plaire; mais le secrets où le trouver? Je vous le demanderais. Madame, si vous étiez en humeur de me répondre, (sue lui
tourne le dos, et va s'asseoir près de la table à droite.) mais VOUS venez
de m'annoncer votre intention à cet égard... Que pourrai-je donc faire pour vous distraire?
Air : Depuis longtemps f aimais Adèle.
Je pourrais bien tous parler politique.
Ou vous conter mes campagnes sur mer.
(Allant à la table à gauche.) 6e i)*6st pa$ gai! Voan aimez la musiciue ; Si é^Ùthêih J^essayais on grand air9 jHaïi BOD^ je vois et Montaigne et Voltaire ; A la faveur de ees noms révérés
Je puis parler sans voua déplaire, Ce n'est pas moi que tous entendreit»
Je prends le Théâtre de Voltwc j n'est-ç^ pft§, M§t4W^ Comme vous voudrez, je n'époute pas.
Ç^ABIIIEL, B^asse^ant pf^s d*elle.
Xant paif ux, car j'aurais eu peur (ie ne pas y^e a^sez bien. (Ouvrant le Uvre,) Acte quatrième, spèn^ trq}^^ p^u iropprte. (Ma-
dame de Crécy lui tourne le dos.) (Lisattt.)
« Je saif mes torts, je les connais, Madai|iç^
0 ^t le plu» grand qui ne peut s^eSlaeer,
« Lç plus ^rouK fut de tous offenser.
<i Je suis c^ang^. ->- J'en jure par TQ(iSrii)^ine,
« Par la raison que j'ai fui, mais qu§ j*aime!
(( A peine encore échappé 4u trépas,
(( Je suis venu; l'amour guidait n^es pas.
« Oui, je vous cherche à mon heqre derpière;
(( Heureux cent fois, en quittant la lun^içre ;
« Si, destiné pour être votre époux,
« Je meurs, au moins, sans être haï de vous!
MAIUUS DB pRBGT, ce r^toueaaat*
Quel est ce passage?
GABRIBL.
G*est de VoUaire ! VEnfàni fyroâtgue... loFsaue iSuphémon i^vie^t auprès de Lise... •
^Continu^nt.} (ir Ne cachez point à mes yeux pleins de larmes « 6e ftoni serein, brillant de nouveaux charmes ; « Regardez-moi, tout changé que Je suis; m Voyez l'effet de mes cruels entrnis.
« De longs regrets, une horrible tristesse « Sur mon visage opt Qétri mia jeunesse. (( Je fus peut-être autrefois moies affreux, « Mais voyez-mot, c^est tout ce que je veux, n
Assez^ Monsieur^ £(^9-
Le reste de la scène est pol^'t^at biei| plgs iptér^ss^nt^ surtout le moment où elle lui pardonne.
MADAME DE CI^ÉCT
Oui^ mais parlons d'autre chose^
GABI(IEL| TJYement.
Mon Dieu! Madame , comme vous voudrez; d'autant que, pendant notre séjour en ces lieux, nous avons beaucoup de choses à régler; d'abord, l'emploi de notre journée; moi, j'aime l'ordre avant tout.
MADAME Dfi GRÈCT.
Vraiment !
GABRIEL
Oui, Madame, j'ai comme cela quelques bonnes qualités qu'on ne me connut p^$, Q^qs le monde, on préfère^ les avantages extérieurs, on se laisse séduire par des dehors aimables . ou brillants; mais comment connaître le caractère de celui I avec qui l'on doit habiter? Gomment savoir s'il aura les soins, * les égards, la complaisance qui font un bon mari?... De là, les illusions détruites, les pliantes, les regrets, les mauvais ménages... Pour Q])vier à tout cela, il n'y aura|t qu'un moyen que j'aurais envie de proposer : ce serait d'établir, avant ..- ^ d'arriver au poyt de l'hymen, une espèce de ^larantaine con- ! î V ' jugale. (a madamt (le Cfécy gu| so^r|t.] Je vois que pe projet vous c/ >•/', sourit, et pour vous développer mon idée, vous sentez bien . V " qu'un mariage à l'essai, une communauté anticipée... ^ ^
MADAME DE CRÉCT.
C'est inutile. Monsieur, je comprends parfaitement. Mais revenons à ce que nous disions tout à Theure; où en étionsnous?
^ fiABBIBL^
Siur un chapitre qui ne vous tiendra pas bien lûi)gtemp^> ' sur êelui de mes bonnes qualités.
MADAME DE CRÉCT.
Ah 1 je me rappelle, vous me disiez que vous avei de l'ordre.
Chii, Madame, j'en ai toujours eu, même quapd j'étais garçon; et si jaipais j'étais assez heureux pour entrer en ménage, j'ai d'avance un plan tout tracé, dont je ne m'écarterais pi|s
196 LA QUARANTATNB.
d'une ligne. D'abord, Madame, comme je n'aime pas la médisance, je n'habiterais pas une petite ville.
MADAME DE CRÉCT.
Ah! Monsieur préfère la capitale?
GABRIEL
Oui, Madame; j'aurais dans la Chaussée d'Antin, et non loin du boulevard, un joli hôtel pour moi et ma femme ; ça ne serait pas bien grand; niais le bonheur tient si peu de place... Nous aurions ensuite un joli équipage...
MADAME DE CRÉCY
Gomment, Monsieur!
GABRIEL
Est-ce que vous croyez que je laisserai ma femme aller à pied, en hiver surtout, pour qu'elle se fatigue, qu'elle s'enrhume? Pauvre petite femme! ah bien ! oui.
Air de Voltaire chez Ninon,
Noos aurons le brillant landau.
Ou le coupé fait à la mode :
Un landau, c'est vraiment fort beau.
Mais un coupé, c'est bien commode !
Lequel choisirai-je des deux ?
Mon seul embarras est d'apprendre Celui qu*eUe aimera le mieux.
(Sç retournant vers madame de Créey.) Que me conseillez-vous de prendre?
MADAME DE CRÉCT, souriant.
Un instant, Monsieur... il me semble que pour quelqu'un qui a de l'ordre et de Téconomie, vous voilà déjà avec un hôtel à la Chaussée d'Antin, un landau...
GABRIEL
Je vois que vous préférez le landau, et vous avez raison, parce que, dans la belle saison , il nous mènera à une jolie maison de campagne, sur le bord de la Marne ou de la Seine; un beau pays, un air pur... il faut bien penser à la santé de ma femme... Mais nous sommes encore dans Paiis ; n'en sortons pas... Le matin nous irions faire nos visites, courir les promenades, le bois de Boulogne, ensemble, toujours ensemble; le soir, nous aurions notre loge à tous les spectacles ; car je veux que ma femme s'amuse.