‹ ThéâtreChapitre 136 sur 251 · MADAME DE CRÉCY, GABRIEL · texte numérisé non relu

MADAME DE CRÉCY, GABRIEL

Quoi ! Madame» vous daignez me rappeler?

MADAME PE ÇR^ÇT

Non» sans doute.

GABRIEL» ayeo douleur et faisant quelques pat*

Alors... il faut donc encore s'éloigner.

MADAME DE CRÉCT» avec impatience.

Mais non» Monsieur» restez... Il le faut bien; que je sache enfin ce que cela signifie et quelle est cette lettrç.

GABRIEL^ rouvrant.

C'est le docteur Lavenette qui me fait Thonneur de m'écrire. « Monsieur» vous avez commis une grande impru- « dence... vous deviez savoir que votrç vaisseau le Philopce- « men était soumis à la quarantaine. )>

MADAME DB CRÉCT.

Quoil Monsieur?

GABRIEL» TiTemcnt.

N'en croyez pas un mot^ Madame.

i99 Li. OUAIIANTATNE,

Air de Préville et Taconnet.

Que le calme rentre en yolre âme.

Votre docteur y fut le premier pris; Le Philopœmen, c'est, Madame, - La diligence de Paris; Lourd bâtiment^ qui très-souyent chavire.

Mauvais Yoilier et yaisseau du haut bord.

Que six cheyaux traînaient avec effort; Et ce matin, notre pesant nayire Au grand galop est entré dans le port.

MADAME DE CRÉCT.

Et le docteur a été dupe d'une pareille ruse?

GABRIEL

Oui, Madame, et rien ne lui ôterait cette idée-là; aussi je n'y pense seulement pas. (Froidement.) Je vais achever sa lettre, (n Ut.) a Je cours faire mon rapport à la société de médecine; « et en attendant, vous ne devez point vous étonner des meft sures d'urgence que nécessite 1 événement. Les portes de « cette maison seront exactement gardées, et vous ne pourrez m en sortir que dans quarante jours. »

MADAME DE CRéCT.

Ah! mon Dieu !...

GABRIEL

Pour vous. Madame, le tête à tête est un peu long; mais pour moi le temps va se passer avec une rapidité...

MADAME DE CRÉCT, ayee eolère.

C'est une indignité ; c'est en vain qu'on prétend me retenir dans ces lieux !

GABRIEL, oontiwiant la lettre.

tt Quant à la jeune dame qui est restée avec vous, et que « malheureusement ces mesures concernent aussi, mon ami (( Jonathas et moi la mettons sous la sauvegarde de votre a honneur et de votre délicatesse. Un militaû'e irançais... » — Cest juste, les phrases d'usage, (parcourant la iettre.y Du reste, des livres, des provisions, tout ce que nous pouvons désirer nous sera fourni en abondance. On ne nous refuse rien que la liberté !

MADAME DR CRÉCT, ayec colère.

Ainsi, Monsieur, c'est grâce à vous que je suis renfermée dans cette prison, et vous ne voulez pas que je vous déteste

8c4ne xnr. 403

GABRIEL

S\y Madame, permis à vous; c'est un moyen comme un autre de passer le temps; mais si mon imprudence tous a donné des fers, au moins vous rendrez justice au sentiment généreux qui m'a porté à partager votre captivité.

MADAME DE CRÉCT.

Je suis d'une colère...

GABRIEL

Du reste, c'est prescpie une revanche; et quand je pense à tous ceux que vous avez privés de leur liberté...

MADAME DE CRÊCT, Kféa impatieoM.

Eh! Monsieur, faites-moi grâce de phrases pareilles, et une fois pour toutes^ qu'il n'y ait jamais entre nous le moindre mot d'amoiu* ou de galanteiie; je ne le soufibrirais pas.

GABRIEL

Soit, Madame, vous n'avez qu'à commander; et puisque TOUS le voulez, je ne parlerai que raison. Pour commencer, je TOUS ferai observer qu'il est sans doute cruel d'être ainsi ren« fermés pendant six semaines; mais aux maux sans remède, il n'y a que la patience ; il faut tâcher de prendre son parti, et il me semble que de se quereller et de s'aigrir, comme nous le faisons, ne sert à rien, et fait parsdtre le temps encore plus long. Que n'ai-je, pour l'abréger, (La reftrdant.) l'esprit et la grâce d'une personne que vous connaissez, et que je ne veux pas nommer! Que n'ai-je, pour vous plaire, sa conversation aimable et piquante f^

MADAME DE CRÉCT.

Ce serait inutile, car je ne suis pas en train de causer^ et je ne vous répondrais pas.

Aussi, Madame, je ne vous demande rien; mais je vous vois, et cela me suffit; c'est pour vous seule que je suis en peine; un marin a peu de ressources dans l'esprit; il a le désir de plaire; mais le secret, où le trouver? Je vous le demanderais, Madame, si vous étiez en humeur de me répondre, (sue ini

toome le dos, et va g*aftseoir près de la table à droite.) mais VOUS veuez

de m'annoiicer votre intention à cet égard... Que pourrai-je donc faire pour vous distifaire?

Air : Depuis longtemps f aimais Adèle,

Je pourrais bien tous parler politique.

Ou vous conter me* campagaet feiU' MitTi

194 UL QUÀAAXTfAmL"

(Allant k la table à gauche.) Ce ii*e9t pae gai! Yods aimez la muslcnie; Si d*Otheîlo j'essayais an grand air?

Mais non, je Tois et Montaigne et Yoitaire ; A la faveur de ces noms révérés

Je puis parler sans tous déplaire^ Ce n'est pas moi que tous entendrex.

Je prends le Théâtre de Voltaire ; n'est-ce pas. Madame?

MAPAME DE CRÉCT, prenant son oavrage.

Gomme vous voudrez, je n'écoute pas.

GABRIEL, 8*asseyant près d'elle.

Tant mieux, car j'aurais eu peur de ne pas lire assez bien. (Ouvrant le Uyre.) Acte quatrième, scène trois, peu importe, (va-

dane de Crécy lui tourn» le dos.)

(liatst.) a Je sais inei torts, je les connais. Madame, « Et le plus grand qui ne peut S'effacer, « Le plus affreux fut de tous offenser, « Je suis changé. ^ J'en jure par vous-mémQ> « Par la raison que j*ai fui, mais que j'aime ! ce A peine encore échappé du trépas, ce Je suis ?enu; l'amour guidait mes pas.

« Oui, Je TOUS cherche à mon heure dernière^ « Heureux cent fois, en quittant la lumière ; « Si, destiné pour être votre époux^^

« Je meurs, au moins, sans être Umie veue!

MAnAME D^ CRÉCT,'|e r^towmant^

Quel est ce passage ?

GABRIEi;!

C'est de Voltaire! l'Enfant prodigue... lorsque Euphémon revient auprès de Lise...

(Conttnaant.) « Ne caehef point à mes yeux pleins de larmes flt Ce front serein, hriUant de nouveaux charmes ; « Regardei-moi, tout changé que je suis; s VoyeK l'effet de mes cruels enuuis.

<E De longs regrets, une horrihle tristesse « Sur mon visage ont flétri ma jeunesse.

c( Je fus peut-ôtre autrefois moins affreux, « Mais Toyei-woi, c^est tout 06 qu6 j« viux* »

jm'

xre; «93

Assez^ Monsieur^ awi.

CABRIHL.

Le reste de la scène es4 poiiirtaiit bien plus li^dresssnt ; lurtout le moment où elle lui pardonne.

MADAME DE CRÉCT.

Oui^ mais parlons d'autre chose.

GABRIEL j Tireme&t.

Mon Dieu! Madame, comme vous voudrez; d'autant que, pendant notre séjour en ces lieux ^^ nous avons beaucoup de choses à régler; d'abord, l'emploi de notre journée; moi, j'aime l'ordre avant tout.

MAOAlIB DE CRÈGT.

Vraiment !

GABftIEL.

Oui^ Madame, J'ai ccname cela apielqtits bonnes qualités qu'on ne me connaît pas. Dans le inonde, on préfère les avantages extérieurs, on se laisse séduire par des dehors aimables ou brillants; mais comment connaître le caractère de celui avec qui l'on doit habiter? Gomment savoir s'il aura les soins, les égards, la complaisance qui font un bon mari?... De là, les illusions détruites, les plaintes^ les regrets, les mauvais ménages... Pour obvier à tout cela, il n'y aurait qu'un moyen que j'aurais envie de proposer ; ce serait d'établir, avant d'arriver au portil^l'hymen, une espèce de quarantaine conjugale, (a mad||^ 4«:.Grée7 qui loarit.) J& VOiS que Ce projet VOUS

sourit, et p<^^vous développer mon idée, vous sentez bien qu'un mariage à l'essai, une communauté anticipée,..

MADAME DE CRÉCT.

C'est inutile. Monsieur, je comprends parfaitement. Mais revenons à ce que nous (Usions tout à Theure; où en étionsnous?

Sur un chapitre qui ne vous tiendra pas Inen longtemps, SUT celui de mes bonfies qualités.

MADAME DE CRÉCT.

Ah! je me rappelle, vous me disiez que vous avez de l'ordre,

GABRIEL

Oui, Madame, j'en ai toujours eu, môme quand j'étais garçon; et si jamais j'étais assez heureux pour entrer en ménage, j'ai d'avance un plan tout tracé, dont je ne m'écarterais pat

i96 LA QUARANTAINE.

d'une ligne. D'abord^ Madame^ comme je n'aime pas la médisance^ je n'habiterais pas une petite Tille.

MADAMB DE CRÉCT.

Ah! Monsieur préfère la capitale?

GABRIEL

Oui, Madame; j'aurais dans la Chaussée d'Antin, et non loin du boulevard, un joli hôtel pour moi et ma fenmie ; ça ne serait pas bien grand; mais le bonheur tient si peu de place... Nous aurions ensuite un joli équipage...

MADAME DE CRÉCT.

Comment, Monsieur!

GABRIEL

Est-ce que vous croyez que je laisserai ma femme aller à pied, en hiver surtout, pour qu'elle se fatigue, qu'elle s'enrhume? Pauvre petite femme! ah bien ! oui.

Air de Voltaire étiez Ninon,

Nous anronii le brillant landau, Ou le coupé fait à la mode : Un landau, c'est vraiment fort beau.

Mais un coupé, c'est bien commode!

Lequel choisirai-je des deux ?

Mon seul embarras est d*apprendre Celui qu'elle aimera le mieux.

(Se retoomant vers madame de Crécy.) Que me conseillez-vous de prendre? *> ^

MADAME DE CRÉCY, Mwriant.

Un instant. Monsieur... il me semble que pour quelqu'un qui a de l'ordre et de l'économie, vous voilà déjà avec un hôtel à la Chaussée d'Antin, un landau...

GABRIEL

Je vois que voiis préférez le landau, et vous avez raison, parce que, dans la belle saison , il nous mènera à une jolie maison de campagne, sur le bord de la Marne ou de la Seine; Un beau pays, un air pur... il faut bien penser à la santé de ma femme... Mais nous sommes encore dans Paris ; n'en sortons pas... Le matin nous irions faire nos visites, courir les promenades, le bois de Boulogne, ensemble, toujours ensem^ ble; le soir, nous aurions notre loge à tous les spectacles ; car Je veux aue ma femme s'amuse.

MADAME DE CRÉCT.

Une logea tous les spectacles!... Ah çà! Monsieur^ prenez garde, vous allez vous ruiner.

GABRIEL

N'ayez pas peur... Mais il ne s'agit pas ici de ma fortune; il s'agit de mon bonheur; revenons à ma femme. Nous voyezvous tous les deux, assis l'un près de l'autre, écoutant les beaux vers de Racine ou de Voltaire, et nous attendrissant sur des amours qui nous rappellent les nôtres? Me voyez-vous, le eoir, ramenant ma femme chez moi, ou plutôt chez elle, dans cette maison que le luxe et les arts ont parée pour la recevoir? Ah ' quel bonheur d'enrichir ce qu'on aime, d'embellir son existence par les trésors qu'on a acquis aux périls de la

sienne ! (Madame 4e Créey ae lève, et Gabriel eontinae en la wiivant.)

Oui, Madame, omi, dans les mers du Nouveau-Monde, lorsqu'un bâtiment ennemi se présentait, quand nous sautions à l'abordage, quand une riche part de butin venait augmenter ma fortune, je me disais : « C'est pour elle ; je pouiTai le lui « offrir ; je pourrai l'entourer de tous les plaisirs de l'opu- «L lence; ce que le commerce, les arts, l'industrie auront créé « de plus riche et de plus élégant, je pourrai le lui prodiguer, « non qu'elle en ait besoin pom* être plus jolie, ni moi pour « l'aimer davantage, mais en amour, le bonheur qu'on parte tage est doublé de moitié. » Telles étaient mes espérances, tels sont les plans que j'ai formés, et qu'un mot de vous. Madame, peut réaliser ou détruire à jamais.

MADAMfi DE CRÉCT.

Que dites-vous?

GABRIEL

Que malgré votre ressentiment, que malgré mes nouveaux torts, vous ne pouvez douter de mon amour^ et que cette ruse même en est une nouvelle preuve ! mon imprudence vous a compromise, mais pour vous faire connaître celui que vous me préfériez.

* Air de la SentineUe.

Oui, maintenant prononcez entre nous :

A son rival le lâche qui vous livre, Celui qui craint de mourir avec vous, Pour vous. Madame, est^il digne de vivre f Qu*un tel destin n'est-il venu s'offrir A moi, moi, votre amant fidèle ï

198 LA OITAAAirrilNI.

Paarais dit^ beureax de moarir :

u Seale^ elle eut mon premier soqpir, «r Et mon dernier sera pour elle. »

Vous m'aimiez autrefois, tous me l'avez dit.

MADAME PB CRÉCT, «e retoornanU

Ah! mon Dieu ! qui vient là ?

GABRIEL

Peut-être vient-on nous rendre la liberté.

MADAME DE CRÉGT^ inToloiitairement.

Déjà!

GABBIEL9 à let genoux,

Ahl je n'en demande pas davantage.

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