LES PREMIÈRES AMOURS
An de Lontam,
Mon seul ? œu^ ma plus chère enfle Est de pouvoir l'établir près de moi.
Cet or^ fruit de mon industrie^ C'est pour mon gendre^ ou plutôt c*est pour toi Je veux, auprès d'un époui qni t'adore.
Doubler mes biens en vous les prodiguant :
Un père s'enrichit encore
De ce qu'il donne à son enfant.
Et voilà plus ue vingt partis que je te propose; mais aujourd'hui, par exemple, je n'entends pas raillerie, et tu auras la bonté de bien recevoir celui que nous attendons.
EMMELmE.
Quoi! ce M. de Rinville , dont vous me parliez hier! Eh bien ! mon papa , si vous voulez que je vous dise la vérité , c'est là Tunique cause de mon chagrin et de ma mauvaise humeiu- ; et je ne vois pas pourquoi vous me proposez celui-là plutôt qu'un autre.
DERV1ÈRE.
Puisque tu n'en veux pas d'autre!..
EMMELINE
Ce n'est pas une raison.
DERVIÉRB.
Si, Mademoiselle, c'en est une; et si vous en voulez de meilleures, en voici : 11 y a trente ans que je vins dans ce pays; je n'avais rien; j'étais sans amis, sans ressources : M. de Rinville le père m'accueillit, me protégea, m'avança des capitaux, et fut am$i la première cause de ma fortune.
Aiu d.* Arittippe,
Envers son fils mon cœar ^souhaite
Acquitter ce que je lui doi ;
Et pour mieux lui payer ma dette.
Mon enfant, je comptais sur toi :
Oui, to» disais-je, autrefois ma famille » A ses trésors dut up sort fortuné; Mais aujourd'tiui je lui donne ma fille:
11 me devra plus qu'il ne m'a donné.
Du reste, ce fils que je te destine est, dit-on, un charmant jeune homme, "un sage, un philosophe qui a voyagé pour s'instruire, et oui revient en France pour se marier. Voilà, Mademoiselle,
les raisons qui m'ont fait accueillir la demande de ce jewe homme. Maintenant qu'avez-vous à répondre?
EMMEUNE.
Rien. D'après ce que je viens d'apprendre, je Tépousçrais avec grand plaisir, si cela se pouvait ; ma^is je nie dois h moimême de refuser.
, DERVIÉRE.
Tu te dois à toi-même,.. Et qu'est-ce^ qviVy oblige?
EMII^EVINE.
Des promesses sacrées, et ((es serments antérieur^,
DERVlÈi^E.
Qu'est-ce que j'apprends là? Cown^ent, Mademoiselle, sans ma permission!
EMMELINfi,
Non,mon pana! jamais sans votre permisiion^sivous voulez me promettre de ne pas me gronder et de ne plus contraindre mon inclination, je m'en vais tout vous raconter.
AERVISRB,
Je vous demande qui s'en serait douté? Une petite fille de seize ans, qui ne m'a jamais quitté, qui ne voit personne! Allons^ Mademoiselle, parlez vite.
EMMEUNE.
Vous savez que j'ai été élevée ici auprès de vous, par ma vieille tante Judith.
DERVIÈBB.
Ma défunte belle-sœur : ime vertueuse, une excellente fille, qui n'avait qu'un seul défaut; c'était de consommer un roman par jour : les quatre volumes y passaient.
EMMEUNE.
C'est là -dedans qu'elle m'a appris à lire; et j'avais alors pour .fidèle société mon cousm Charles, qui était orphelin, sans fortune, et que vous aviez recueilli chez vous.
DBRVIÈRM.
Eh bien! après?. ,
EMMEÙNE.
Eh bien ! quoiqu'il fût plus âgé que moi, nous passions nos jours ensemble , nous nous voyons à chaque instant, nos études, nos plaisirs, étaient les mêmes; je l'appelais mon frère, il m'appelait sa petite sœui', parce que ma tante Judith noïis avait lu Paul et Virginie; c'était moi qui étais Virginie, et c'était lui qui était Paul ; et la fin de tout cela, c'est que
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nous nous fommes aimés épa dum ent, À q[iK fournies juré une couiUiioe étomelle.
Laiffez donc ensemble des coosîds et des oousmes; moi qui y allais de confiance! dibien! Mademoiselle?
Eh bien! un jour il nous a qnittfô, il est parti comme eommis-Toyagenr en pays étranger; mais a^ant son d^art, il m'a dit : « Tu es ri<^ et je n'ai rien; on te fera sans doute épouser quelqu'un, parce que les pères, ea général, sont injustes et tyranniques, du moins tous ceux que nous avons lus. 9 Et alors, pour le rassurer, je lui ai promis que je ne me marierais pas avant son retour; il m'a donné un anneau que voici, je lui en ai donné un autre; depuis, j'ai toiyours pensé à lui, mais je ne l'ai plus revu.
DEXVlÈaE.
Tu ne l'as plus revu?
EVHELIIIB.
Vous le savez bien, puisqu'il n'est jamais venu icL
DERVIÉRE.
Et vous n'aviez jamais ensemble aucune correspondance?
EMMELINE
Aucune, excepté les jours de lune; tous les soirs, à la même heure, j'allais la regarder, et lui aussi : c'était convenu entre nous.
DERVIÉRE.
Voilà certainemenf une correspondance bien innocente.
EMMELINE
Air : Le choix que fait tout le village.
Lorsque brillait, sur la céleste voûte.
L'astre des noitB, l'astre du sentiment.
Le regardant, je me disais : Sans doute D» son côté Charles en fait autant.
DERVIÉRE.
Eh quoi! c^est là le seul nœud qui vous lie?
EMMELINE
Est-il des nœuds plus forts et plus puissants ? Ne doit-on pas s'aimer toute la vie.
Lorsque le ciel a reçu nos serments ?
Malgré cela, le mal n'est pas si grand que je croyais> car