SCENE X
MARIE, seule, poussant sa porte.
Allons, finissons !
jean, chez lui, se débarrassant de sa hotte.
Faisons mon iri... pendant ce temps-là, mademoiselle Marie se lèvera, el je ne me coucherai pas sans que je lui aie dit bonjour, et qu'elle m'ait dit bonsoir.
Marie, de son côté, fait les préparatifs de son suicide, et, pendant le monologue suivant du père Jean, plie sa robe de bal, écrit sur un petit papier qu'elle attache après la robe avec une épingle, met le verrou, place une serviette à l'endroit de la serrure, roule une jupe quelle pose en forme de bourrelet au bas de la porte, ferme hermétiquement la fenêtre et apprête le charbon dans le réchaud; puis elle l'allume, regarde le feu un instant, sagenouille devant l'image de sainteté entre le réchaud et la porte du cabinet.
jean. pendant le jeu muet de Marie, renverse sa hotte, pose sa
lanterne près des chiffons, et allume sa chandelle, qu'il laisse
sur la table.
Vidons l'ecrin!... vidons le panier aux ordures, et taisons l'inventaire de ma nuit!... Voyons si j'ai vraiment fait une grasse journée... si je trouverai quelque chose de bon dans ce résidu de Paris!... C'e>t peu de chose que Paris vu dans la hotte d'un chiffonnier... Dire que j'ai tout Paris, le monde, là, dans cet osier... Mon Dieu, oui, tout y passe, la feuille de rose et la feuille île papier... tout finit là tôt ou tard... à la hotte!... [Remuant le las du pied.) L'amour, la gloire, la puissance, la richesse, àla hotte ! à la hotte !... toutes les épluchures !... tout y vient, tout y tient, tout y tombe... tout est chiffon, haillon, tesson, chausson, guenillon!... Voyons... (Il s'assied sur le vieux tabouret, entre le (as et la hotte, prend un papier et lit.) — i Société pour l'exploitation générale des mines d'or de l'Au- « vergne et des chemins de fer du Pérou... Baron Hoffmann et « Compagnie. Capital social: deux cents millions... action de cin- « quante franco...» Chiffon!... — (Prenanlune affiche et lisant.) « Concert du célèbre pianiste Octave Six-Mains, donné au profit « des sourds-muets, dans la salledes! Menus-Plaisirs. -o— (Prenant une assiette cassée.) Tesson !... (Prenant une autre affiche et lisant.) aO.iverture du grand bal des Quatre-Saisons, avec valses « et quadrilles nouveaux.» (Prenant une savate.) Chausson!... —(Piquant un morceau d'uniforme brodé.) Habits galons!... (un
nœud de boutonnière.) Ruban ! guenillonl (un rouleau de papier.) Roman feuilleton!... — [Prenant une petite brochure et limn(.)«[)\s~ a cours de réception à L'Académie française...» Prenant une perruque.) Gazon!...— [Prenant une affiche et Usant.- «Ordonnance de «police. Il estdéfendu aux chiffonniers d'en lever les affiches.. » Quelle vengeance !...— [Lisant un petit billet.) «Cher auge, mon « sang, tua vie, mon âme, je donnerais tout pour loi... » [Il s'arrête.) Ah! il y a un pàlé, et qui n'est pas d'encre— [Le mettant dans la hotte.) A la hotte! à la hotte!... comme le reste... Et dire que tout cela refera deheau papier à poulet, de belles étoffas à grandes dames, et que ça reviendra là eneore, et ainsi de suite, jusqu'à extermination. 6 folies d'hier... ô superbes rogatons... c'est là votre humiliation!... C'est le rendez-vous-général, c'est la fosse commune, c'est la fin du monde... C'eslt plus que la mort, c'est l'oubli!... Qu'est-ce qui reste après le père Jean, je vous le demande un peu?... Rien, un os, comme celui-là!... [Il prend ïos.) Comme c'est nettoyé, disséqué ça; c'était un jambon!... Le maître y a passé, puis le valet, puis peut-être le chien... et moi, après tout le monde. Aussi, il n'y a plus tien... Allons mangeons mon pain sec... [Il lire un morceau de pain de sa poche.) Un morceau de pain à manger et un morceau de journal à lire! les deux nourritures... le repas etla lecture, commeau restaurant. Que veux-tu de plus? Trop heureux chiffonnier, qui trouve son pain dans le fumier et son instruction dans l'ordure! [Il va à la table, pose son pain, tire un journal de la poche de son tablier et mange, puis se verse de l'eau dans un bol et boit. Il lit.) «Mes- « sieurs les souscripteurs dont l'abonnement expire sont priés...» (S'' arrêtant.) Ils commencent toujours par là... Mais cela ne me regarde pas, moi; je reçois mon journal gratis... Voyons ce qu'il chante, celui-là. [Il lit tout bas cl finit par s'endormir.) marie, agenouillée près du poêle et déjà alourdie. O ma mère, recevez-moi ! ô mon père, reconnaissez-moi! mon Dieu, pardonnez-moi!... [Ecoutant a la porte du cabinet.) Qu'estce que cela? j'ai entendu crier là!... [Elle se relève, va voir dans le cabinet et en revient avec un enfant.) Un enfant!... un enfant!... un pauvre enfant, là chez moi!... il vit!... ô ciel!... Qui donc peut ainsi abandonner son enfant?... il a froid, pauvre petit!... [Elle le recouvre et le réchauffe.) Il gémit! ah! c'est le charbon !... De l'air!.,, de l'air!... [Elle casse un carreau de la fenêtre, éteint vivement le réchaud avec son pot éi l'eau.) Ah! qu'allais-je faire?... le tuer avec moi!... [Avec une inspiration subite.) Oh! je n'avais pas la force de vivre pour moi seule; je vivrai, je vivrai pour lui!... Mon père, ma mère, Dieu lui-même a entendu ma prière... il a voulu empêcher un crime... il a voulu me punir d'avoir osé quitter la vie en me donnant celte charge, ou plutôt me récompenser d'avoir fui le mal en m'envoyant ce bonheur... Merci, mon Dieu, j'accepte! Ah! pauvre enfant! pour toi, je reprends mon cœur et mon courage; pour toi, pour toi seul, je n'ai plus ni désespoir ni fatigue... je passerai les jours