PROLOGUE, SCÈNE I
JEAN
De quoi? de quoi? on ne meurt que de soif... viens boire!
garousse, se déballant.
Non, non, laisse-moi, te dis-je, c'est mon idée, je suis las de souffrir.
jean, V arrêtant et l'amenant sur le devant de la scène. La, la ! voyons, conte-moi les peines... Qu'est-ce qui le gêne? la misère, n'est-ce pas?... si ce n'est que ça, je vais te guérir, moi, j'ai Ja recette... mais ce n'eslpas l'eau, d'abord ; au contraire, c'est le vin. (Il chante :)
A tous les maux c'est le remède, etc.
Sois tranquille... il y a de l'espoir encore... tu n'es pas enragé, puisque tu allais te jeter à l'eau; change seulement de liquide, et, si je ne te sauve pas, nous mourrons ensemble. garousse, s' asseyant à gauche. .
Allons, quand il aura fini...
JEAN
Quand on a du chagrin, mon cher, il faut délayer ça, il faut boire... mais de l'infusion à douze, de la tisane à Noé, potion calmante! Vois-tu, j'ai passé par là, je m'y connais... Moi aussi, j'étais né pour avoir vingt mille livres de rente, pour me désespérer et me suicider. Eh bien!... j'ai bu, el j'ai été sauvé. Quand j'ai bu, c'est fini de la misère! je suis plus riche, plus content, plus heureux qu'un marchand de vins en gros! Je vois tout en I eau, quoi ! tout roses et rubis ; mes chiffons deviennent des velours, mes os des ivoires, ma ferraille des lingots, mon sac de toile une hotte d'osier... (// se trouve près de la hotte.) Ah çà! mais, lu as une hotte, loi... Plus que ça de luxe!... une hotîe neuve, encore... Aristocrate! Et ça se plaint!... En voilà un gueux, qui a une hotte et qui veut se tuer ! Qu'est-ce qu'il faut donc encore à monsieur? de la bougie peut-être pour éclairer sa lanterne, et un crochet de plaqué pour ramasser ses rentes?... et l'hôtel de la Monnaie par-dessus le marché?... Qu'est-ce que je dirai donc, moi qui n'ai qu'un sac... et un sac hors d'âge... La soif m'étrangle, je ne comprends pas qu'on puisse se tuer, et se tuer par l'eau, encore... quand on a le petit blanc, le gros bleu, le troissix, le casse-gueule, le fil-en-qualre, le Paul Niquet, toutes les consolations de la vie. Va, tu es un ingrat envers le Créateur! Fais comme moi, je te dis, prends le bon parli, bois... bois à crédit, au comptant, comme tu pourras, mais bois toujours, tu ne penseras plus à rien... Moi qui le parle, avec dix sous d'eau-devie dans le ventre, ma chique aux dents, la terre ne peut plus me porter; il n'y a plus de pavé que pour moi... et je n'en ai pas assez, je marche en large d'un bouta l'autre de la rue, je ricoche comme un obus, je suis l'égal d'un boulet... un mur n'est pas mon maître... je coudoierais un fiacre, j'accrocherais un municipal, je renverserais la colonne... Je ne connais plus rien,
ni barres, ni bornes, ni chagrin, ni tourment... rien du tout... je vis alors comme j'ai bu, à plein bord, et je chante à tue-iéle :
Vive le vin !
Vive ce jus divin !
GAROUSSE.
C'est là son suicide, j'aime mieux le mien; chacun son goût; j'aime mieux me noyer que de me soûler; laisse-moi mourir! (// fait un mouvement vers le parapet.)
jean. le retenant.
Entêté! mourir! quels principes ! Parole d'honneur, il me fait de la peine... mourir; mais c'est défendu... et ton devoir de chrétien?... de citoyen?...
garousse, vivement et le repoussant avec force»
Allons, lu m'ennuies.
jean, cherchant dans son sac.
Ah! monsieur aime mieux se tuer que de se soûler!... Pas gêné, l'ami, à votre aise, et tant pis pour vous!... Vous serez traité comme vous le méritez... D'abord, on exposera votre corps à la morgue jusqu'à ce qu'on vienne, ou plutôt qu'on ne vienne pas Je réclamer... Et puis, on mettra votre nom dans les journaux avec toutes sortes de réflexions désagréables, et ça sera bien fait. J'ai justement là, dans mon sac, un morceau de journal, que je viens de ramasser, contre le suicide... garousse, à part.
Allons, patience jusqu'au bout!
jean, cherchant dans son sac.
Ah! dame! ça raisonne un peu mieux que moi... Attends!... Garçon, le journal!
garousse, à part.
Voyons la morale d'en haut après celle d'en bas!... jean, tirant de son sac un morceau de journal.
Tiens! (Il prend la lanterne qui est près du banc et la lui donne.) Tiens bien ton lustre... et écoute-moi ça... Vois si lu veux mériter un épitaphe dans ce goût-là! [Il lit.) « Encore un sui- « ciile !... » Mouche-toi, je n'y vois pas... [Il mouche la mèche de la lanterne et continue de lire.) « Un jeune homme \ient d'être « relire mort de la Seine; une lettre trouvée sur lui prouve que « c'est encore un fou qui n'a pu supporter l'obscurité et la mia sère... Il n'y a pas de plus grand crime contre la religion et « contre la société que le suicide, ce fils de la paresse et de l'or- « gueil!... Le suicide est pire que l'assassinat, c'esi l'assassinat « sans danger; l'homme qui le commet est un coupable sans « courage; c'est lesoldal qui dé>erte son poste, le marchand de « vin, Se reprenant, non, il n'y a pas de vin... {Continuant.) le i marchand qui fait banqueroute ; c'est tout ce qui est lâche et « houleux... » et palaii, patata. Oui, comme qui dirait le camarade qui ne vide pas son verre... un fainéant, un propre à rien,