ACTE I, SCENE XV11I
» le front d'un noble époux n'aura pointa rougir. —On ne paye » pas de tels services, monsieur; vous n'avez voulu jadis aecep- » ter qu'une somme modique, vous ne refuserez pas le legs que » vous fait ici ma reconnaissance. »
GEORGES
Signé : Marie-Thérèse de Lavieuville. — A cette lettre était joint un petit portefeuille renfermant quinze mille livres.
— Madame de Lavieuville avait écrit ce billet quelques jours, quelques heures seulement peut-être avant la terrible attaque qui lui ôta la parole et la raison avant de lui ôter la vie. Tu comprends, Marthe, que cette découverte ait changé toutes mes résolutions. — La part de Marie dans la fortune de monsieur et de madame de Lavieuville se serait élevée à près d'un million; cette lettre prouve qu'elle n'a aucun droit à cette fortune, qui nous doit revenir tout entière. — Voilà pourquoi je ne suis pas parti; voilà pourquoi je suis ici.
MARTHE
Et que voulez-vous donc faire?
Eclairer mon père qu'on a trompé, faire chasser l'enfant étranger qui a usurpé notre nom, et qui n'usurpera pas notre fortune.
MARTHE
Chasser Marie! Oh! non! Georges, non, tu ne feras pas cela,
— Au nom de notre mère, tu ne feras pas cela.
GEORGES
Madame de Lavieuville fut une coupable épouse, une'mauvaise mère.
MARTHE
Tais-toi! tais-toi î tu blasphèmes ! Georges, la justice divine est impitoyable, je le vois ; elle ne veut pas que le passé reste impuni. — Au prix de ma fortune, de ma vie, j'aurais voulu que cette lettre ne fût pas écrite, — mais à présent que tu Tas lue, Georges, — je ne te laisserai pas souiller même par la pensée, une mémoire vénérée, je ne te laisserai pas dire de celle qui était sainte et pure comme les anges, qu'elle fut une coupable épouse, qu'elle fut une mauvaise mère.
GEORGES
Mais enfin cette lettre prouve que Marie doit le jour à un crime?
MARTHE
C'est vrai !
GEORGES
Cette lettre prouve que Matie n'est pas notre sœur,
MARTHE
C'est rai !
kS MARTHE ET MARIE.
Eh bien ! Marie sera chassée.
MARTHE
Non, Georges, tu ne la chasseras pas, — tu ne la perdras pas, — ou tu me tueras avant.
GBORGES.
Et pourquoi la défends-tu ainsi ?
MARTHE
Eh quoi! tu ne m'as pas encore devinée? mon trouble, mes larmes ne t'ont rien appris?... Oh! si une femme, si une mère était là ! elle aurait compris déjà que Marie est ma fille !
GEORGES
Ta fille!
MARTHE
Oui, la femme flétrie, c'est moi; l'époux dont le front ne devait pas rougir, c'est M. de Montbreuse. — Et pourtant, je puis en attester Dieu, je n'ai pas à me repentir d'une criminelle pensée, je n'ai jamais eu qu'un amour au cœur, noble et légiiimeamour! La fatalité seule a fait le malheur, a causé la honte. — Ecoutemoi donc, Georges; après m' avoir entendue, tu auras pitié de moi peut-être, —tu auras pitié de Marie. — Tu m'avais toujours vue pâlir et trembler quand par hasard on évoquait devant moi le souvenir delà terrible catastrophe du 30 mai 1770. — On t'a dit, on a dit à tout le monde, que perdue sous les décombres d'un échafaudage renversé parla foule, j'avais été retrouvée par mon père, à demi brisée par ma chute. Ce que tu ne sais pas, ce que nul n'a jamais soupçonné, — c'est que relevée par un bras inconnu, transportée évanouie dans une salle basse d'une maison voisine, la torture d'une lutte impie, sacrilège, me rappela à la vie. — Le misérable que repoussait ma main défaillante, épouvanté par nies cris, chassé par ses remords peut-être... s'échappa! — Il n'avait pas prononcé une parole et l'obscurité m'avait caché son visage. — On accourut enfin. — Mon père, blessé, sanglant, fou de désespoir, car il croyait sa fille morte, mon pauvre père bénissait Dieu qui lui rendait son enfant. — Oh ! mieux eût valu pourtant qu'il trouvât un cadavre, plutôt qu'une .fille déshonorée !
GEORGES
Et tu n'as pas su le nom de l'infâme!
MARTHE
Non!
IBOROKS.
Aucun indice n;a pu te meure sur ses traces?