SCENE VII
MARTHE, puis MARTE.
MARTHE
Pen^e à M. de Monibreuse, m'a-t-il dit... Pense à Marie... Ah ! mais Dieu me dit : Pense à ton père!
marie, cherchant à cacher son émotion.
C'esL moi, ma sœur. .. Tu le vois... j'y ai mis de l'obéissance ; je ne suis revenue qu'après le départ de Georges.
MARTHE
Tu as bien fait, Marie.
Vous aviez à vous dire sans doute des choses que je ne devais pas entendre.
marthe, écoutant.
Attends, quelqu'un vient, je crois.
map.ie.
Qui donc attends-tu?
MARTHE
Le docteur Donatien. (A part.) Il faut que je lui parle la première.
MARIE
Monsieur Donatien? je comprends... tu désires le consulter pour notre père...
MARTHE
Oui, c'est cela... (A part.) Mon Dieu! qu'il tarde à venir.
marie, après un moment de silence.
Dis-moi, Marthe, qu'est-ce que c'est donc qu'une interdiction ?
Marthe, troublée.
Pourquoi me demandes-tu cela ?
MARIE
Tu sais, ce matin, dans sa lettre, ton mari a parlé de l'interdiction du marquis de Bonneval... je suis si ignorante que je n'ai pas même compris ce mot-là.
MARTHE
L'interdiction , Marie... c'est comme une sauvegarde, une sorte de protection de la justice en faveur des parents, des héritiers, quand les biens de la famille sont en péril, par suite de l'état de démence de celui qui les possède ; on consulte un médecin, les magistrats constatent sa déclaration, et alors...
marie, insistant.
Alors?,..
marthe, s* oubliant,
La loi prononce, et le malheureux interdit ne compte plus pour rien en ce monde. Sa fortune, on la lui ravit... ses droits, on les a brisés... sa volonté, on la méprise... considéré comme un être dangereux , condamné comme un coupable, il est prive de sa liberté, séparé de sa famille... soumis parfois à d'indignes traitements; alors, ou sa raison s'égare tout à fait, ou le désespoir le tue... L'intërdiction,Marie, c'est un crime contre l'humanité... c'est un sacrilège!
MARIE
Et des enfants ont osé demander à des juges d'interdire leur père.
MARTHE
Oh ! c'est infâme !
MARIE
Oui, bien infâme! et pourtant, Marthe, c'o^t c^ quet* tffs faire.
MARTHE
Oh! tais-toi... tais-toi.
MARIE
Tu le vois, je sais tout.
MARTHE
Non, malheureuse enfant... tu ne sais pas.
Ainsi, un magistrat va venir, et il interrogera notre père... si sa mémoire se trouble, si sa raison s'effraye, un médecin sera là pour déclarer qu'il est fou,., s'il résiste, s'il s'emporte... sa juste colère sera du délire; son indignation, un accès de folie furieuse, et alors on l'arrachera d'ici pour le jeter dans une de ces maisons d'aliénés où l'attendent les entraves qui meurtrissent et le désespoir qui tue... Oh! mais qu'ils osent venir, ce médecin et ce juge... qu'ils interrogent mon père... moi, aussi je serai là, près de lui , pour aider sa mémoire, pour éclairer sa raison et pour crier avec lui : malheur! malheur aux enfants ingrats! (Elle sort en regardant Marthe d'un air menaçant.)