SCENE PREMIERE
SIMONE, LAJIANO, JACQUES, CHARLOTTE, ELENA, HUBERT, MADAME GALLARDON, puis LEMASSIER.
JACQUES, remontant vers le fond.
Germain, donnez-moi donc les numéros pour le billard.
11 prend des mains du domestique la bouteille en osier et commence à distribuer les numéros aux joueurs. SIMONE.
Ainsi, monsieur Lajiaao, c'est demain que vous nous quittez >
LAJIANO.
Oui, chère madame Danthoise, demain matin, mercredi, par le train de sept heures et demie... .Ah ! je
VOUS regretterai puissamment, car, j'ai le cœur bien aise de vous le dire (Il baisse la voix), vous étiez ici pour moi la meilleure, la moins froide, comment dites-vous cela?... oui, la plus indulgente de tous.
Croyez- vous?... Il me semble pourtant que tout le monde a été fort courtois envers vous.
LAJIANO.
Courtois, si, mais pas de chaleur, pas de gentillezza... Je sens bien, allez. . . Vous me pensez gros et maladroit, parce que le français me rend la langue lourde... Mais j'ai la senteur fine comme un éléphant... Bastel n'importe cela, j'ai passé une saison charmante dans votre maison et au Casino.
SIMONE
Alors, pourquoi partez- vousdonc avant votre femme? LAJIANO.
Ohl si peu. Un jour seulement, le temps de préparer notre logis... Et puis que voulez-vous? un jour plus tôt, un jour plus tard, c'est nécessaire... Le chalet que nous voulions louer ici a été enlevé par d'autres... Ma belle-mère, la comtesse Granizzi, nous invite à venir passer septembre et octobre chez elle, à sa villa de Bellagio. Il faut qu'avant notre départ j'arrange un peu mes affaires et que je donne des ordres aux commis. Vous voyez, nous ne pouvons, sur mon cœur, rester plus.
SIMONE, distraitement.
En effet... Je suis désolée... Vous prenez du café? LAJIANO.
Merci, certes, chère madame Danthoise...
Ils remontent vers le billard où la partie a commencé.
JACQUES, s'approchant de Charlotte qui feuillette sur une ■ table un illustré et lui offrant une cigarette.
En voulez-vous?... Cela vient droit du Caire par Londres. (Bruit de rires au billard. Se retournant.) Qu'estce qui se passe?
SOLANGE, au fond.
Quatre sous pour madame Lajiano.
JACQUES
C'est merveilleux!
CHARLOTTE, prenant une cigarette et l'allumant. Eh bien ! bonne journée ?
JACQUES
Exquise I
CHARLOTTE
II paraît que vous avez encore trouvé le moyen de lâcher Lajiano et de perdre Hubert en route ! JACQUES.
Oh ! je n'ai pas grand mérite... Ils se laissent abandonner comme desimpies nouveaux-nés... Nous avons posé Lajiano au Cercle du Casino de Trouville, nous avons semé Hubert au coin d'une petite rue où il s'hypnotisait devant des gravures de chasse... Après cela, il était élémentaire de ne plus les retrouver ni au Casino, ni au train, et de rentrer avec une bonne heure de retard consacrée aux recherches... censément. CHARLOTTE.
Et en réalité?
JACQUES
En réalité à tout autre chose... Seulement, écoutez bien ceci : il ne faut jamais aller à l'hôtel de la Brebis d'Argent, à Trouville.
CHARLOTTE
C'est mal }
C'est extraordinaire!
CHARLOTTE
Sous quel rapport ?
JACQUES
Sous le rapport du faste.
CHARLOTTE
Merci du conseil; mais tout cela me semble bien imprudent... Et si vous continuez ces audaces à Paris^ je crains bien qu'elles ne finissent mal. JACQUES.
Ah ! c'est vous maintenant qui me prêchez la prudence!... Comme l'amour peut changer une femme I CHARLOTTE.
Dites plutôt la rupture.
JACQUES
Charlotte, Charlotte, vous manquez à notre pacte... Article premier : « Pas d'amertume! » Non. Je dis bien l'amour, car à l'époque délicieuse où nous nous aimions, délicieuse, je maintiens le mot en dépit de vos grimaces, vous m'avez amené à faire des choses qui n'avaient avec la prudence que les rapports les plus lointains.
CHARLOTTE
La passion m'aveuglait alors. A présent je vois clair et souvent je tremble pour vous.
JACQUES
C'est bien gentil de votre part... Mais je vais vous rassurer d'un mot... Regardez-moi un peu, ma jeune amie. Je ne suis pas le bon mari, non, mais je ne suis pas davantage le sinistre inconscient ni le sombre bourreau... J'ai simplement une conviction qui fait
toute ma force, toute ma sérénité, toute ma désinvolture..^ La conviction que Simone ne se doute et ne s'est jamais doutée de rien... Et, tenez, voulez-vous un exemple tout chaud?... Quand nous lui avons raconténotre histoire de train manqué, de Lajiano perdu, elle a simplement éclaté de rire... Est-ce d'une femme qui soupçonne, cela ?
CHARLOTTE
C'est peut- être d'une femme qui dissimule. JACQUES.
En voilà des idées !
Il fait demi-tour et remonte vers le fond. HUBERT, s'approchant une tasse à la main. Les idées de madame Bruay?... Je serais curieux de les connaître.
CHARLOTTE
Mes idées, c'est que vous faites un singulier métier, vousl
HUBERT
Moi?
CHARLOTTE
Oui, vous trouvez cela propre, de couvrir les frasques du mari et de faire la cour à la femme? HUBERT.
De qui parlez- vous donc?
CHARLOTTE
La belle question I... De Simone et de Jacques, pardieu. De Simone dont vous voulez être l'amant, et de Jacques dont vous acceptez d'être le complice. HUBERT.
Vous m'amusez infiniment... D'abord, depuis un mois que nous sommes ici, je ne fais plus l'ombre de
cour à Simone. Osez dire que je lui fais la cour... Bon!... Voilà déjà un point acquis... Ensuite, quanj à cette histoire de Trouville...
Ah I vous y arrivez!
HUBERT
En valsant... Ils ont dit la vérité... Ils m'ont bel et bien perdu dans une rue, sans que je puisse m'en apercevoir.
CHARLOTTE
Vous êtes si naïf!
HUBERT
Je l'étais assurément moins quand je prévoyais que le rôle de confidente vous deviendrait un jour pénible.
Les joueurs quittent le billard et redescendent au premier plan.
JACQUES, à Lajiano.
Comment donc, admirable idée!
HUBERT
Qu'est-ce qu'il y a?
JACQUES
Vous avez votre mandoline ici, Hubert?... Oui... parfait! Germain! donnez la mandoline de M. Lajiano et celle de M. Marquette.
LAJIANO.
Elena I
ELENA
Que désires-tu, ami?
LAJIANO.
La mer est calme comme un lac... l'air est douce comme chez nous...
JACQUES, imitant Lajiano.
Et il y a la loune !
LAJIANO.
Veux-tu chanter sur la terrasse avec nos mandolines?
ELENA
Mais, chers amis, c'est que je suis bien lasse... Lemassier entre par la gauche.
LAJIANO.
Pour la veille de notre départ, tu ne refuseras pas, amie.
JACQUES
Mais elle n'y songe pas, à refuser... (Prenant les mandolines.) Voici vos instruments, messieurs, et une sortie en gaieté, s'il vous plaît... Je vous donne vingt secondes pour accorder.
LEMASSIER, bas, à madame Gallardon.
Restez, j'ai à vous parler.
JACQUES
Vous êtes prêts, seigneurs?... Vous ne venez pas, monsieur Lemassier) Vous ne venez pas, ma tante? Tant pis!... ou plutôt, je regrette... Allons, allons, attention... que le cortège se forme... les dames en tète... LAJIANO.
S'il vous plaît, la Marche milanaise pour sortir. J.VCQUES.
Allons!... Une, deux, trois!... C'est la grande vie! Ils sortent tous par la terrasse, les mandolinistes jouant en t£te, Jacques ayant pris le bras de Solange.