SCENE II
LEMASSIER, MADAME GALLARDON, suivie de GERMAIN.
MADAME GALLARDON, chargée de paquets.
Bonjour... Une minute seulement pour poser mes paquets... Là I... (Serrant la main de Lemassier.) Bonjour, mon vieil ami.
LEMASSIER.
Vous êtes seule! Et Simone qui était allée au-devant de vous !
MADAME GALLARDON
La pauvre petite!... Je l'aurais parié... C'est de ma faute, aussi... Je suis en avance d'une heure... Mais je ne pouvais plus y tenir... J'avais tant hâte de vous revoir tous !... Et, mes caisses bouclées, j'ai pris le premier train qui partait.
LEMASSir:R.
Pcuh !... II n'y a pas grand mal. . Nous en serons
quittes pour faire chercher Simone... (A Germain.) Germain, dites à la femme de chambre d'aller vite en fiacre à la gare prévenir madame que madame Gailardon est arrivée.
GERMAIN, sortant.
Bien, monsieur.
MADAME GALLARDON, défaisant son voile et son chapeau. Eh bien!... mon cher ami, quoi de neuf, ici? Les enfants sont toujours heureux ?
LEMASSIER, froidement.
Toujours !
MADAME GALLARDON
Oh ! sur quel ton bourru vous me dites celai... Y aurait-il du froid, de la brouille ?
LEMASSIER, même ton.
Nullement!... Jamais le ménage ne m'a paru plus uni... Et depuis huit ans que nous habitons ensemble, je n'ai pas eu un mot avec mon gendre. MADAME GALLARDON.
Pardieu, vous lui cédez toujours.
LEMASSIER.
Je n'aurais pas le temps de lui résister... Il ne fait rien et je travaille, la lutte serait inégale. MADAME GALLARDON.
Mon ami, vous êtes mécontent de Jacques I... Il se passe ici sûrement quelque chose d'extraordinaire. LEMASSIER.
Mais non!... Tout va comme à l'ordinaire !
C'est-à-dire très mal !
LEMASSIER.
Pas très bien !
MADAME GALLARDON
Simone a eu des torts envers son mari>
LEMASSIER Oh ! vous n'y songez pas !
MADAME GALLARDON
Alors c'est mon neveu Jacques qui se conduit mal envers votre fille?
LEMASSIER.
Ce serait plutôt ça !
MADAME GALLARDON
Mais comment ?... Où cela?... Quand?... Répondez... Vous ne voyez donc pas que je bous, mon amiL.. Qu'y a-t-il?
LEMASSIER.
Je vais vous faire beaucoup de peine... mais c'est vous qui l'aurez voulu... Ce qu'il y a?... Il y a que Jacques trompe indignement sa femme et qu'il n'a cessé de la tromper depuis la seconde année de leur mariage.
MADAME GALLARDON
Mais c'est épouvantable 1... Et moi qui ne me doutais de rien I
LEMASSIER.
Bah!... Comment vous en seriez-vous doutée?... Depuis que vous avez perdu votre mari, vous vivez dans vos terres... Vous n'avez revu Simone et Jacques que durant un mois, tout au début de leur mariage... Vous venez à Paris une ou deux fois par an, passer une quinzaine chez nous ou chez d'autres amis... De plus, 3oit dit sans reproches, vous écrivez peu de lettres et vous en recevez moins encore... Il était donc fatal que vous ne sachiez rien.
l6 THÉÂTRE
MADAME GALLARDON
Et dire que c'est chez moi que ce mariage s'est fait!...
LEMASSIER.
Si ce n'eût pas été chez vous, c'eût été ailleurs... Votre neveu était à sa manière une sorte de prince charmant, gai, élégant, joli homme... Ma fille le rencontrait souvent dans les bals, dans les dîners... Elle s'en est éprise peu à peu... Nous avons résisté d'abord, jugeant que ce n'était peut-être pas le mari rêvé pour une nature aussi élevée, aussi délicate... Elle s'est obstinée... Il ne nous restait plus qu'à céder... Au moment opportun, nous l'avons mise en garde... Ensuite, nous l'avons laissée libre... Nous avons rempli tous nos devoirs... Croyez-moi, mon amie, Simone n'a rien à nous reprocher.
MADAME GALLARDON
Ce qui ne l'empêche pas d'être affreusement malheureuse.
LEMASSIER.
Je n'en suis pas plus sûr que cela.
MADAME GALLARDON
Quoi, elle ne se confie pas à vous?...
LEMASSIER, se levant.
A personne, ni à moi, ni à sa sœur Solange.