SCENE III
Les Mêmes, SOLANGE, puis GERMAIN.
SOLANGE
Ah ! chère madame !... Vous voilà arrivée... Quelle
joie ! (Elle l'embrasse et embrasse Lemassier.) Vous parliez de qioi?... J'ai entendu mon nom!
LEMASSIER.
Nous parlions de ta sœur et des vilenies que lui fait Jacques.
MADAME GALLARDON
Comment, Solange est donc au courant?
SOLANGE, ironiquement.
Pourquoi pas?... Vous me voyez toujours petite fille, et vous oubliez trop que, depuis un an, je suis madame de Verzy, la femme de i\l. de Verzy, référendaire à la Cour des Comptes, enfin une dame importante, mariée, et qui, en un an, a appris des choses... des choses que jamais, avant, elle n'aurait soupçonnées... Entre autres que certains maris trompent leurs femmes et réciproquement.
LEMASSIER.
Solange, ne plaisante pas .. Il n'y a guère de quoi... Et dis plutôt à notre amie ce que tu sais des sentiments de Simone.
SOLANGE
Ce ne sera pas long, hélas I... Je sais que je n'en sais rien... A cent reprises, j'ai essayé avec elle de mettre la conversation sur son mari, sur son ménage, car vous pensez, madame, si cela m'exaspère de la voir ainsi trompée impunément... J'en suis malade quelquefois... Hh bien ! j'ignore comment elle s'y prenait... cela finissait régulièrement de même... Je venais pour obtenir des confidences et c'était elle qui m'en arrachait... A la fin, j'ai renoncé à percer le mystère... Il faut se résigner à cette idée : là-dessus, Simone est et sera toujours impénétrable.
l8 THÉÂTRE
LEMASSIER.
Impénétrable, elle a dit le mot... C'est tout à fait cela... Jamais une plainte, jamais un mouvement d'humeur... Quand on l'interroge, elle se dérobe : une plaisanterie, un sourire, vous savez, son sourire à elle, ce sourire un peu mélancolique qu'elle tient de sa mère, et le tour est joué, l'explication terminée... Qu'est-ce qui la soutient?... Est-ce l'ignorance ou l'orgueil? L'aveuglement ou l'amour-propre?... Est-elle une folle ou est-elle une sainte? Je l'ignore. Mais ce qu'il y a de certain, c'est que son mutisme me supplicie, et qu'un jour ou l'autre il me poussera, je le pressens, à quelque sottise irréparable !
MADAME GALLARDON
Ne vous exaltez pas ainsi, Lemassier, je vous en conjure.
LEMASSIER.
On s'exalterait à moins... Mais imaginez-vous donc, ma chère amie, la position d'un père qui voit sa fille bernée, trahie, bafouée par un impudent et qui n'a le choix qu'entre ces deux partis : ou se taire et laisser sans conseils, sans secours, sans consolations, son enfant qui endure peut-être le martyre — ou parler et risquer de détruire d'un mot toute une vie de bonheur, toute une quiétude faite d'amour absurde et de passion confiante... Mais c'est insoutenable I...
MADAME GALLARDON
Mon pauvre ami I (Un temps.) Pardonnez-moi ma question... N'avez-vous pas remarqué que Simone fût, comment dirais- je... un peu familière, un peu coquette avec les hommes?
Je devine votre pensée, mon amie, pour l'avoir, hé-
lasl eue moi-même, mais j'ai épié, j'ai observé... Cette hypothèse n'est pas soutenable.
SOLANGE
Et si vous en doutiez, il vous suffirait de voir Simone avec ses amis ou les amis de Jacques, ceux qu'elle reçoit ici ou ceux qu'elle rencontre dans le monde... Elle a avec eux tous un ton spécial de camaraderie, un ton à la fois maternel, cinglant et rieur, qui vous aurait bien vite édifiée... Non, Simone n'aime et n'a jamais aimé qu'un homme : son mari...
MADAME GALLARDON
Je ne demande qu'à vous croire... IMais il faut que ces abominations cessent; et, dès ce soir, j'aurai avec Jacques un entretien sévère.
LEMASSIER.
Il ne manquerait plus que cela. Jacques niera le passé, fera des faux serments pour le présent, se méfiera pour l'avenir, et nous ne saurons plus rien de sa vie au dehors.
MADAME GALLARDON
Vous l'avez donc fait surveiller?
LEMASSIER.
Oh! une fois seulement, l'année dernière... Il l'a bien fallu... Que voulez-vous, pour ce garçon que j'aurais souhaité aimer comme un père, j'ai fini par avoir des sentiments de belle-mère... Oui, parfaitement, je suis résolu à défendre ma fille, à savoir de façon certaine et complète pour le jour où des preuves deviendraientnécessaires... C'est ainsi que tout à l'heure, j'ai payé pour lui une note de douze mille francs, en retard de trois ans... des chevaux qu'il avait offerts, peu de temps après son mariage à une demoiselle de
rOdéon... Et c'est ainsi que l'an dernier j'ai appris sa liaison avec Charlotte Bruay.
MADAME GALLARDON
Charlotte Bruay, l'amie d'enfance de Simone?
LEMASSIER.
Elle-même.
MADAME GALLARDON
Et Charlotte continue à venir ici ?
LEMASSIER.
Sous quel prétexte l'aurais- je chassée?
MADAME GALLARDON
Et la liaison dure encore?
LEMASSIER.
Non, elle a dû se rompre il y a quelque temps.
MADAME GALLARDON
Ah ! vous m'ôtez un poids.
LEMASSIER.
Oui, mais pour vous en remettre un autre... Charlotte n'est pas qu'abandonnée... Elle a une remplaçante.
MADAME GALLARDON
Qui cela ?
LEMASSIER.
Une petite nigaude, assez jolie, ma foi, avec une voix sucrée et des yeux de velours marron... Elle s'appelle madame Lajiano... Vous ne tarderez pas à la voir... Le mari est à la Bourse... On s'est lié sous couleur d'affaires, et la fétc ne chôme pas, je vous le promets... Depuis deux mois, du matin au soir, on ne se quitte plus.
MADAME GALLARDON
Mais qu'est-ce que sont ces gens?... D'où cela tombet-il>
LEMASSIER.
D'Italie, de Roumania, de Barbarie... on ne sait pas au juste !... Tout ce que Jacques a pu m'en dire, c'est que le Lajiano était très connu à la Bourse, MADAME GALLARDON.
Pour son honnêteté ?
LEMASSIER.
Il n'a pas spécifié... Et je n'ai pas insisté... Dans un mois... Solange, c'est bien dans un mois que Paul s'en va ?
SOLANGE
Oui, père.
LEMASSIER.
Dans un mois le mari de Solange part en mission pour l'Italie, et, de Milan, où les Lajiano prétendent avoir séjourné, il doit nous envoyer des renseignements.
MADAME GALLARDON
Dans un mois!... Et d'ici là, que ferez- vous?
LEMASSIER.
Ce que je faisais avant, je me tairai et j'attendrai.
MADAME GALLARDON
Moi, je n'aurai pas la patience... Tout ce que vous me racontez me révolte. . . Et puis ce silence de Simone, je ne puis pas l'admettre. Jamais, de mon temps, une femme n'aurait enduré de tels outrages. Voilà peut-être justement ce qui vous distingue; vous n'ôtespas de la môme génération.
MADAME GALLARDON
Ehl mais! dis donc tout de suite que ma génération n*est composée que de bèles.
LEMASSIER.
Oh ! c'est presque le sort de toutes les générations.
MADAME GALLARDON
Enfin, bête ou non, je suis femme après tout, j'ai soixante ans, je possède l'expérience qui te manque, Solange, et le sens des choses féminines que vous ne pouvez avoir autant que moi, vous mon cher Lemassier... Bien des détails qui vous échappent me frapperont... Je reste avec vous six semaines... Eh bien! je vous garantis qu'avant mon départ, sans imprudence, sans brusquerie, j'aurai appris ce que cache le mutisme de Simone et j'aurai, si possible, rendu le bonheur à cette pauvre enfant.
LEMASSIER, lui serrant la main.
Que Dieu vous entende, mon amie.
Germain entre.
LEMASSIER.
Qu'est-ce que c'est?
GERMAIN
C'est madame Bruay qui a téléphoné tout à l'heure pour savoir si madame Gallardon était arrivée et qui fait dire à madame qu'elle va venir lui souhaiter le bonjour.
MADAME GALLARDON
Brave petite. (Basa Lemassier.) Quel aplomb!
GERMAIN
Et puis il y a M. Hubert Marquette que j'ai fait entrer en bas au fumoir et qui demande, lui aussi, s'il peut voir Madame...
MADAME GALLARDON
Mon Dieu, que tous ces gens sont aimables! Faites monter!... (Germain sort.) Hubert Marquette, c'est bien le petit danseur de Simone, celui qui autrefois était
si fort aux courses et donnait des conseils sportifs à toute sa famille?
LEMASSIER.
Qui les lui a bien rendus depuis sous forme de conseil judiciaire... A part cela, un très bon garçon. MADAME GALLARDON.
Eh bien, ma petite Solange, tu vas me faire un plaisir... Tu vas les recevoir à ma place. SOLANGE.
C'est que mon mari m'attend à cinq heures chez notre tapissier de l'autre côté de l'eau, et il est cinq heures moins le quart.
MADAME GALLARDON
Oh! je réclame dix minutes, pas davantage... Le temps de mettre un peu d'ordre dans ma coiffure et dans mes idées... Sois gentille, Solange... Je t'assure qu'en ce moment, je ne serais pas de force à voir cette petite peste de Charlotte, sans lui exprimer mon dégoût.
Solange embrasse madame Gallardon.
LEMASSIER, à la porte de droite.
Allons, mon amie, ne traînez pas... Vous allez vous faire pincer... Je passe devant pour vous guider.
lis sortent.