‹ ThéâtreChapitre 52 sur 69 · DUCREST, VALÉRIE · texte numérisé non relu

DUCREST, VALÉRIE

VALÉRIE

A propos de quoi vous disputiez-vous quand je suis entrée? Pas à mon sujet, j'espère?

DUCREST

Oh! vous, ce ne serait rien!

VALÉRIE

Merci toujours.

DUCREST

Ne plaisantons pas, Valérie. Il vient de se passer un incident des plus fâcheux.

CHER MAITRE iSq

VALERIE.

Encore une remise. Nous ne partons pas?

DUCREST

Mais si.

VALÉRIE

Alors, qu'est-ce qu'il y a >

DUCREST

Il y a tout bonnement que ma femme est avec moi en état de rébellion ouverte, je ne vois pas d'autre mot : rébellion ouverte !

VALÉRIE

Depuis quand?

Depuis un instant. Pour diverses raisons que je vous conterai, et, en vue de l'affaire Calvarossa, je la priais d'avancer son retour à Paris de huit jours. Croiriez-vous qu'elle a refusé) Oui re-fu-sé! Et sous quel prétexte? Que madame Haubourdin l'invitait à Dieppe ! Bien plus, elle a accepté sans me demander la permission, sans même me prévenir !

VALÉRIE

Et vous aviez vraiment besoin de sa présence à Paris?

DUCREST

C'est-à-dire que ce m'eût été commode. Mais, côté

pratique à part, ce qui me frappe là-dedans, ce dont

je ne reviens pas, c'est le fait d'insubordination, un

refus d'obéissance aussi caractérisé. Songez donc, une

femme que je tenais comme cela, au doigt et à l'œil!

VALÉRIE

Baht notre départ presque simultané n'est pas pour

l'amuser beaucoup. Gîla expliquerait bien des choses.

igO THÉÂTRE

DUCREST

Oui, si ce refus était un cas isolé, mais c'est l'aboutissement d'une série d'autres, le bouquet enfin. Alors une conclusion s'impose : quelqu'un monte Henriette contre moi, elle est visiblement sous une mauvaise influence. Seulement laquelle?

VALÉRIE

Eh bien, si vous voulez, nous approfondirons ce mystère au retour, car, pour le moment, nous avons, il me semble, plus pressant : le rendez-vous là-bas à prendre, les heures à arrêter...

Ah! oui, au fait.

VALERIE, ironique.

Oui, au fait.

DUCREST

Si vous me chicanez sur chaque mot!... Je vous parle d'une chose, vous me parlez brusquement d'une autre, alors je vous dit : au fait!

VALÉRIE

Oh ! un bien petit fait, rien que notre amour !

DUCREST

Mais non, ma chérie; notre itinéraire, et l'un nous mènera à l'autre. Seulement, à condition de bien le régler. Voyons, moi je pars demain matin; vous, vous partez demain soir par le rapide de minuit; et aprèsdemain matin on se retrouve à Venise.

VALÉRIE, ahurie.

A Venise?...

DUCREST

Enfin à Turin.

VALÉRIE

Ou à Florence, ou à Sienne, ou dans la Calabre,

comme cela se trouvera, quoi? Vous n'avez pas l'air bien décidé.

DUCREST

Pour une erreur de noms, en voilà des histoires!

VALÉRIE

Soit, admettons, Turin. Et après?

Comment, après?

Eh bien, vous oubliez les renseignements que j'attendais là-bas. Je les ai enfin reçus ce soir. DUCREST, distraitement.

Parfait.

VALÉRIE

La combinaison Milan pendant que vous habiterez Calvarossa, impossible. Six heures de trajet par jour, vous ne résisteriez pas au trimballage, et moi, dans l'intervalle, je m'ennuierais à périr.

DUCREST, mémo jeu.

Probable.

VALÉRIE

Alors il parait que près de Calvarossa, à une demiheure en voiture, il y a une petite station minérale charmante : Ponte Nobbio...

DUCREST, mcme jeu.

Excellent.

VALÉRIE

Où on me signale une très gentille villa meublée et, ma foi, pour rien : trois cents francs les qufnze jours, ce n'est pas cher.

DUCREST, même jeu.

Oh ! non.

VALERIE.

Un seul inconvénient : la propriétaire, une vieille dame très bien d'ailleurs, veut garder le rez-de-chaussée.

DUCREST, se frappant le front et avec éclat. Ce doit être madame Bouchotte!

Comment, madame Bouchotte?

DUCREST, marchant:

Ou du moins toutes les apparences sont contre elle : le dépit évident que lui cause notre liaison, l'espèce de tendresse subite dont elle s'est prise pour Henriette. Du reste, j'en aurai le cœur net. (il marche.) Et dès ce soir! Ah! mais!

VALÉRIE, le regardant marcher.

Ecoutez, mon ami, j'ai une proposition à vous faire.

DUCREST

Faites toujours.

VALÉRIE

Si nous remettions un peu ce départ?

DUCREST

Eh bien, il ne manquerait plus que cela!

VALÉRIE

C'est que ce voyage se présente dans des conditions si différentes de celles que je rêvais. Vous-même, vous êtes devenu si autre...

DUCREST

Je vous jure...

VALÉRIE

Ne jurez donc pas. Il n'y a là rien en somme de bien extraordinaire. Notre aventure est vieille de six mois, unlaps énorme pour vous. Vous m'aviez d'ail-

CHER MAITRE IQS

leurs prévenue : vous êtes un de ces hommes qui n'ont pas le temps d'aimer.

DUCREST

Moi? Je vous ai jamais dit une bêtise pareille?

Sinon en propres termes, du moins à demi-mot. Etpuis, que voulez-vous, une escapade comme la nôtre, il me semble que ça doit se faire dans une sorte de folie, d'ivresse, d'entraînement, dans la joie et dans le désir, et non comme une dette qu'on paie à heure fixe, comme un voyage circulaire, comme une excursion Cook...

DUCREST

Cook> Où allez-vous chercher Cook? Parce qu'un souci me trotte en tête, et un souci de taille, vous me sortez Cook! Ce n'est pas de bonne guerre. VALÉRIE.

Peut-être de bonne amitié. Vous seriez si libre, si tranquille sans moi. Et l'autre qui me supplie toujours, qui serait si heureux que je lui revienne. DUCREST.

Après Cook, Chantaud, maintenant! A qui le tour? Mais ce soir, je suis résolu à ne pas me fâcher. Pour élucider ce petit problème, j'ai besoin de tout mon calme, de tous mes nerfs. Seulement vous me paierez cela en route, ma petite.

VALÉRIE

Nous partons donc? Vous y tenez?

DUCREST

Cette question I Et vous verrez le beau voyage, et les ivresses^ et les folies, et tout ce que je souhaite au tant que vous.

ADOLPHE, entrant.

La voiture de madame Savreuse est avancée.

Il sort.

DUCREST, attirant Valérie contre lui.

Alors à après-demain matin, gare de Turin. Vous voyez, j'ai bien dit Turin, Torino! C'est admirable!

DUCREST, Et nous passerons des heures exquises.

VALÉRIE

Croyez-vous ?

DUCREST. avec force.

Il le faut, j'en fais mon affaire.

Elle sort.

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