DUCREST, VALÉRIE
VALÉRIE
A propos de quoi vous disputiez-vous quand je suis entrée? Pas à mon sujet, j'espère?
DUCREST
Oh! vous, ce ne serait rien!
VALÉRIE
Merci toujours.
DUCREST
Ne plaisantons pas, Valérie. Il vient de se passer un incident des plus fâcheux.
CHER MAITRE iSq
VALERIE.
Encore une remise. Nous ne partons pas?
DUCREST
Mais si.
VALÉRIE
Alors, qu'est-ce qu'il y a >
DUCREST
Il y a tout bonnement que ma femme est avec moi en état de rébellion ouverte, je ne vois pas d'autre mot : rébellion ouverte !
VALÉRIE
Depuis quand?
Depuis un instant. Pour diverses raisons que je vous conterai, et, en vue de l'affaire Calvarossa, je la priais d'avancer son retour à Paris de huit jours. Croiriez-vous qu'elle a refusé) Oui re-fu-sé! Et sous quel prétexte? Que madame Haubourdin l'invitait à Dieppe ! Bien plus, elle a accepté sans me demander la permission, sans même me prévenir !
VALÉRIE
Et vous aviez vraiment besoin de sa présence à Paris?
DUCREST
C'est-à-dire que ce m'eût été commode. Mais, côté
pratique à part, ce qui me frappe là-dedans, ce dont
je ne reviens pas, c'est le fait d'insubordination, un
refus d'obéissance aussi caractérisé. Songez donc, une
femme que je tenais comme cela, au doigt et à l'œil!
VALÉRIE
Baht notre départ presque simultané n'est pas pour
l'amuser beaucoup. Gîla expliquerait bien des choses.
igO THÉÂTRE
DUCREST
Oui, si ce refus était un cas isolé, mais c'est l'aboutissement d'une série d'autres, le bouquet enfin. Alors une conclusion s'impose : quelqu'un monte Henriette contre moi, elle est visiblement sous une mauvaise influence. Seulement laquelle?
VALÉRIE
Eh bien, si vous voulez, nous approfondirons ce mystère au retour, car, pour le moment, nous avons, il me semble, plus pressant : le rendez-vous là-bas à prendre, les heures à arrêter...
Ah! oui, au fait.
VALERIE, ironique.
Oui, au fait.
DUCREST
Si vous me chicanez sur chaque mot!... Je vous parle d'une chose, vous me parlez brusquement d'une autre, alors je vous dit : au fait!
VALÉRIE
Oh ! un bien petit fait, rien que notre amour !
DUCREST
Mais non, ma chérie; notre itinéraire, et l'un nous mènera à l'autre. Seulement, à condition de bien le régler. Voyons, moi je pars demain matin; vous, vous partez demain soir par le rapide de minuit; et aprèsdemain matin on se retrouve à Venise.
VALÉRIE, ahurie.
A Venise?...
DUCREST
Enfin à Turin.
VALÉRIE
Ou à Florence, ou à Sienne, ou dans la Calabre,
comme cela se trouvera, quoi? Vous n'avez pas l'air bien décidé.
DUCREST
Pour une erreur de noms, en voilà des histoires!
VALÉRIE
Soit, admettons, Turin. Et après?
Comment, après?
Eh bien, vous oubliez les renseignements que j'attendais là-bas. Je les ai enfin reçus ce soir. DUCREST, distraitement.
Parfait.
VALÉRIE
La combinaison Milan pendant que vous habiterez Calvarossa, impossible. Six heures de trajet par jour, vous ne résisteriez pas au trimballage, et moi, dans l'intervalle, je m'ennuierais à périr.
DUCREST, mémo jeu.
Probable.
VALÉRIE
Alors il parait que près de Calvarossa, à une demiheure en voiture, il y a une petite station minérale charmante : Ponte Nobbio...
DUCREST, mcme jeu.
Excellent.
VALÉRIE
Où on me signale une très gentille villa meublée et, ma foi, pour rien : trois cents francs les qufnze jours, ce n'est pas cher.
DUCREST, même jeu.
Oh ! non.
VALERIE.
Un seul inconvénient : la propriétaire, une vieille dame très bien d'ailleurs, veut garder le rez-de-chaussée.
DUCREST, se frappant le front et avec éclat. Ce doit être madame Bouchotte!
Comment, madame Bouchotte?
DUCREST, marchant:
Ou du moins toutes les apparences sont contre elle : le dépit évident que lui cause notre liaison, l'espèce de tendresse subite dont elle s'est prise pour Henriette. Du reste, j'en aurai le cœur net. (il marche.) Et dès ce soir! Ah! mais!
VALÉRIE, le regardant marcher.
Ecoutez, mon ami, j'ai une proposition à vous faire.
DUCREST
Faites toujours.
VALÉRIE
Si nous remettions un peu ce départ?
DUCREST
Eh bien, il ne manquerait plus que cela!
VALÉRIE
C'est que ce voyage se présente dans des conditions si différentes de celles que je rêvais. Vous-même, vous êtes devenu si autre...
DUCREST
Je vous jure...
VALÉRIE
Ne jurez donc pas. Il n'y a là rien en somme de bien extraordinaire. Notre aventure est vieille de six mois, unlaps énorme pour vous. Vous m'aviez d'ail-
CHER MAITRE IQS
leurs prévenue : vous êtes un de ces hommes qui n'ont pas le temps d'aimer.
DUCREST
Moi? Je vous ai jamais dit une bêtise pareille?
Sinon en propres termes, du moins à demi-mot. Etpuis, que voulez-vous, une escapade comme la nôtre, il me semble que ça doit se faire dans une sorte de folie, d'ivresse, d'entraînement, dans la joie et dans le désir, et non comme une dette qu'on paie à heure fixe, comme un voyage circulaire, comme une excursion Cook...
DUCREST
Cook> Où allez-vous chercher Cook? Parce qu'un souci me trotte en tête, et un souci de taille, vous me sortez Cook! Ce n'est pas de bonne guerre. VALÉRIE.
Peut-être de bonne amitié. Vous seriez si libre, si tranquille sans moi. Et l'autre qui me supplie toujours, qui serait si heureux que je lui revienne. DUCREST.
Après Cook, Chantaud, maintenant! A qui le tour? Mais ce soir, je suis résolu à ne pas me fâcher. Pour élucider ce petit problème, j'ai besoin de tout mon calme, de tous mes nerfs. Seulement vous me paierez cela en route, ma petite.
VALÉRIE
Nous partons donc? Vous y tenez?
DUCREST
Cette question I Et vous verrez le beau voyage, et les ivresses^ et les folies, et tout ce que je souhaite au tant que vous.
ADOLPHE, entrant.
La voiture de madame Savreuse est avancée.
Il sort.
DUCREST, attirant Valérie contre lui.
Alors à après-demain matin, gare de Turin. Vous voyez, j'ai bien dit Turin, Torino! C'est admirable!
DUCREST, Et nous passerons des heures exquises.
VALÉRIE
Croyez-vous ?
DUCREST. avec force.
Il le faut, j'en fais mon affaire.
Elle sort.